Si Tu Savais … Les nouvelles pratiques de vulgarisation ou de médiation scientifique à travers les écrans (tous les écrans, de celui des salles obscures à celui que nous glissons dans notre poche) et plus particulièrement le format vidéo, soulève de nombreuses questions : les nouveaux formats trahissent-ils les contenus ? la consommation dépasse-t-elle l’information ? les indices de popularité gomment-ils les indices de qualité ? les formats traditionnels sont-ils amenés à disparaître ? Ces questions et de nombreuses autres ont occupé nos esprits lors de la journée d’étude “Le dispositif audiovisuel comme vecteur de diffusion des savoirs scientifiques & techniques : Histoire, crises & perspectives (*) du 7 avril dernier au Cnam. Aperçu des réflexions en cours … 

 

Petite révolution ou grand bouleversement ?

L’écran est de plus en plus présent dans nos vies et participe à de nombreuses modifications des comportements notamment lorsqu’il s’agit de recherche d’ informations. Parfois jugé néfaste pour nos capacités intellectuelles (perte de concentration et de facultés cognitives, mémoire paresseuse), il est aussi vanté pour sa puissance de mise en circulation des savoirs.

atlantic Monthy 2008
Atlantic Monthly – Juillet 2008

L’arrivée de nouveaux formats audiovisuels scientifiques sur nos écrans grâce aux supports numériques tels YouTube ou Dailymotion peut sembler assez brutale dans le paysage audiovisuel existant (cinéma & télévision essentiellement). Ces formats imposent de nouveaux rythmes et de nouveaux styles, plus directs et plus rapides. De là être jugés plus simplistes il n’y aurait qu’un pas (que je ne franchis pas). La vitesse de réalisation qui peut caractériser ces nouvelles vidéos quand nous les comparons aux longs mois de production d’un documentaire scientifique « classique » en fait un objet culturel presque instantané. Évidemment ces vidéos inquiètent car elles restructurent les dynamiques de production voir les réinventent.

 

Une nouvelle démocratie scientifique ? 

C’est donc à une véritable mutation culturelle à laquelle nous assistons depuis quelques années et qui affecte aussi la circulation et la diffusion des savoirs scientifiques. Ces nouveaux outils de diffusion (les fameuses chaînes YouTube) ne sont pas que des vidéos, ils sont avant tout des réseaux sociaux qui construisent une nouvelle forme d’espace public. Cette approche individuelle puis sociale de la production audiovisuelle scientifique forme un espace démocratique ouvert (démocratique dans le sens où il est construit par les citoyen·ne·s eux-mêmes). Tous les sujets peuvent être traités par ces nouveaux supports car ils ne souffrent pas des diktats imposés par les chaînes et les réseaux de production. Les vidéos permettent ainsi d’aborder des domaines scientifiques qui ne pointent jamais leur nez sur l’écran de télévision. C’est une belle opportunité de d’apporter aux publics des supports pluri-culturels et pluri-disciplinaires, de casser les représentations sociales des scientifiques et d’affirmer des ambitions citoyennes pour les sciences.

Que le réseau soit avec toi ! 

Le réseau social qu’est la plateforme de diffusion couplée à tous les autres outils de partage (Twitter, Facebook par exemple) assure la sociabilisation et la promotion des supports vidéos autant que des personnes qui les produisent.  Les indices de popularité (nombres de vues, nombre d’abonné·e·s, nombre de partages) sont autant d’indices de performance de ces vidéos. Il est aussi important de noter que le marketing du « soi »  déplace les frontières entre sphère professionnelle et sphère intime. Certain·e·s vidéastes ne cachent pas non plus leur volonté de mettre en avant leurs compétences en vulgarisation et en production pour se faire (re)connaître, gagner un peu de sous ou encore faire naître des opportunités professionnelles même si le plaisir et la passion semblent l’emporter sur ces objectifs. L’étude lancée par Tania Louis nous donnera certainement plus de matière sur le sujet …  à suivre donc !

La question se pose souvent : qui est la personne qui prend la parole derrière la caméra ? un·e scientifique, un·e vulgarisateur·trice , un· communicant·e, un·e passionné·e ? 

Hybridation en cours !

Certain·e·s scientifiques trouvent dans les créations de ces vidéos un espace de liberté pour y parler de leurs domaines de recherche mais surtout de leurs centres d’intérêt, souvent pas si éloigné de ce qu’il·elle·s font dans leur laboratoire mais forcément avec des possibilités de ton différentes.  La culture populaire vient souvent nourrir ces vidéos et les références partagées s’irriguent au sein de la communauté qui se crée autour de ces supports. Ce mélange des genres, sciences / arts / culture populaire, se détache de l’image de « sérieux » que portent les documentaires scientifiques.

Concurrence, croisement, hybridation ?

Ces nouveaux formats audiovisuels lancent des défis de production et de diffusion pour les médias déjà bien installés. Le documentaire scientifique télévisuel demeure un support puissant. Il vise le grand public, ce public envisagé comme une masse sans réelle distinction d’âge, de catégorie socio-professionnelle, de centres d’intérêt mais qui est prêt à allumer son poste de TV pour un doc de 52 mn (ou plus). Les formats plus courts proposés par les chaînes en ligne tendent de plus en plus vers la segmentation des publics. Les nouveaux médias permettent cette individuation des supports proposés. Chacun·e peut y puiser ce qui l’intéresse, l’interroge, naviguer d’une vidéo à une autre, approfondir un sujet en mixant les supports … bref ! Le choix, l’hyper-choix même, accentue largement ce nouvel aspect de la diffusion des savoirs scientifiques en vidéo sur le web, au risque de passer pour de l’hyper consommation sans profondeur.

Nous pouvons croire que cela déstabilise ou met en péril les autres modes de production, que le gap générationnel (dont il a été question rapidement lors de la journée d’étude) accentue deux modes de diffusion qui s’opposent alors nous pouvons surtout y voir l’opportunité d’un élargissement de ce panorama de la vidéo scientifique.

Pour conclure l’article mais pas les réflexions ! 

Les vidéastes scientifiques indépendants (sur YouTube ou autre plateforme de partage) se cherchent un statut et affirment une légitimité (cf. l’article de Valentine – Science de Comptoir) qui validerait leur compétences en matière de diffusion des sciences e de valorisation de la démarche scientifique.

Une chose est certaine, et elle a été maintes fois répétée lors cette journée de rencontres : les formats vidéos (traditionnels, innovants ou hybrides) n’occulteront jamais la nécessité d’avoir une formation initiale en culture scientifique et technique, de construire un socle commun, d’avoir un accès ouvert aux sciences et à la recherche en cours. C’est cette base qui est nécessaire à tou·te·s pour se construire un esprit critique et une méthode d’analyse des médias – tous les médias, nouveaux ou plus classiques.

Journée co-organisé par le Cnam (Laboratoire HT2S), Université Paris Diderot, le Ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation (MESRI) et l’association ConnecTionS (alias Sème Ta Science ! ). 

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