Après avoir posé le sujet dans le précédent post, entrons dans le vif du sujet et les représentations du réchauffement climatique à travers le cinéma et d’abord sur les difficultés de le représenter.

Au moins trois raisons peuvent expliquer cette « absence » ou « discrétion » dans la production cinématographique.

L’impact du réchauffement climatique est globale : il se répercute sur l’énergie, les ressources naturelles (eau, air, minerais, fossiles, …etc.), les migrations humaines, l’économie mondiale, la biodiversité, l’alimentation, la santé.

L’impact du réchauffement climatique est local. Mais ses dangers ne sont pas tangibles et visibles au quotidien pour la plus grande majorité des pays occidentaux ce qui en fait une question environnementale de second ordre moins urgente que des risques plus immédiats tels que les virus, les catastrophes naturelles ou les guerres nucléaires.

Représenter un changement climatique invisible dans sa globalité ou intangible dans sa spécificité locale pose une difficulté d’écriture et de réalisation. A cela s’ajoute le fait que le changement climatique est un  désastre progressif qui s’étend sur des centaines d’années. Difficile mise en œuvre pour le mettre en première ligne scénaristique !

Comment le formaliser dans une fiction en respectant ses caractéristiques propres et interpeler les spectateurs sur son existence et ses impacts ?

Phase 1 : sélection de la filmographie et d’un corpus représentatif (même si très réduit!)

Pour analyser les représentations de changement climatique dans les œuvres fictionnelles, trois films ont été sélectionnés répondant aux critères suivants :

  • réalisation entre 1970 et 2016 aux Etats Unis (ceci est un parti pris de départ en raison des querelles climatosceptiques et des discours politiques soulevés depuis quelques années et qui se réinventent dans les fictions produites).
  • ciblage grand public et forte diffusion de masse (bons résultats au box-office ou en vente de DVD)
  • le changement / réchauffement climatique doit être clairement identifiable et intentionnellement critiqué dans le support sélectionné

C’est pourquoi, nous retrouverons dans le corpus final les films « Soylent green » (Richard Fleischer –  1973), « The day after tomorrow » (Roland Emmerich –  2004) et « Beasts of the southern Wild » (Benh Zeitlin – 2012) comme principaux supports d’analyse, complétés et mis en relief par l’analyse d’autres films contemporains.

affiches films

Commencer par « Soylent green » n’est pas anodin. D’abord, étant le plus ancien des supports sélectionnés, il trouve naturellement sa place en introduction. Ensuite, son contexte de production donne naissance à des représentations du changement climatique qui se répéteront dans la suite de la sélection.

“Soylent Green” de Richard Fleischer (1973)

Contexte de production

Le cinéma d’anticipation est très présent aux Etats-Unis entre les années 1968 et 1975. Nous pouvons citer par exemple, « Planet of Apes » de Franklin J. Schaffner (1968), « No blade of grass » de Cornel Wilde  (1970), « Zero population growth » de Michael Campus (1972), « Silent running » de Douglas Trumbull (1972) ou encore « A boy and his dog » de L.Q. Jones (1975). Tous imaginent un monde dans laquelle l’humanité est menacée voir en voie d’extinction. Les bombes nucléaires et l’holocauste sont dans toutes les mémoires et alimentent les représentations cinématographiques de fin du monde.

make room« Soylent Green » (la traduction en français du titre donne quelque chose d’assez approximatif – « Soleil vert ») de Richard Fleisher incarne parfaitement ce cinéma d’anticipation. Produit en 1972 et sorti en salles en 1973, il est adapté d’un roman écrit par Harry Harrisson en 1962, « Make room, make room » et  fonctionne sur la base d’une prospective : qu’est-ce qu’il se passera si la Terre se retrouvait surpeuplée et surexploitée ?

Il est souvent considéré que ce qu’on appelle la « conscience écologique moderne » aurait commencé au milieu des années 60 et notamment à partir de la sortie du livre « Silent Spring » de Rachel Carson en 1962 (cette « thèse » est évidemment très discutable mais ce n’est pas le sujet … ). Cette biologiste américaine enquête sur les effets néfastes des pesticides (en particulier le DDT) et leur impact sur les oiseaux et les insectes pollinisateurs. Le « Silent » dans le titre fait à la fois référence au silence des oiseaux que nous n’entendons plus en raison de leur progressive disparition et à la fois référence aux prémices d’une apocalypse mondiale. Là c’est le risque d’une fin de l’humanité qui est envisagée et donc un monde silencieux de nos vies. Un autre livre marque un tournant dans la « conscience » environnementale, celui du biologiste américain Paul Erhlich « The population Bomb » paru en 1968. Ce scientifique prévoit une croissance de la population mondiale telle que la production alimentaire ne pourrait suivre et que la population serait condamnée à la famine avant la fin du 20ème siècle. Surpopulation, famine, destruction de la nature, nous retrouvons ces préoccupations et ces inquiétudes dans « Soylent green » qui saisit les tendances de l’époque.

Synopsis : L’histoire se situe à New York en 2022. La ville compte 41 millions d’habitants (en 2015, la population new-yorkaise est de 8,5 millions) qui vivent dans une permanente vague de chaleur. L’eau, les plantes et les animaux sont devenus extrêmement rares et une seule entreprise contrôle plus de la moitié de la production alimentaire mondiale en fabriquant des produits de synthèse appelés « green ». L’un des dirigeants de cette société est assassiné et le lieutenant Thorn, interprété par Charlton Heston, est chargé de l’enquête, accompagné de son ami Sol Roth, interprété par Edward G. Robinson.

Une introduction rapide et élégante

Le générique a lui seul est une véritable pépite ! Diaporama synthétisant deux siècles d’évolution du progrès industriel, il nous fait voyager du temps des pionniers (18ème siècle) où l’on imagine facilement cette idée d’espace ouvert, disponible et vierge à conquérir, aux années 60 (intentionnellement transcrites au 20ème siècle dans le scénario) où cet espace est conquis, usé et saturé.

Pour reprendre l’analyse développée par Jean Baptiste Thoret dans les cahiers du cinéma (« Le cinéma américain des années 70, Cahiers du cinéma, coll. « Essais » – 2006), le découpage en plusieurs images du générique participe à imposer cette idée forte que de l’espace en fait il n’y en a plus. La transformation du paysage est saisissante dans ces premières minutes. Nous passons de la charrette aux trains puis aux voitures, de paysages ruraux à la ville de New-York, et aux dégâts de l’homme sur la nature : pollution, déchets, infrastructures et températures élevées.

L’origine anthropocène du changement climatique est clairement identifiable dans ce générique. Ce sont bien les activités humaines, des activités liées au progrès technologique et scientifique, qui sont au cœur de la conscience du risque industriel et technico-scientifique et qui sont présentes tout le long du film.

sol roth

En 1965, en plein Congrès, le président américain Lyndon Johnson met en garde contre l’augmentation du dioxyde de carbone dans l’atmosphère et ses conséquences sur la santé et le climat.

« This generation has altered the composition of the atmosphere on a global scale through radioactive materials and a steady increase in carbon dioxide from the burning of fossil fuels.” – Lyndon Johnson – 8 février 1965 (Extrait article « The daily climate » – A 50th anniversary few remember: LBJ’s warning on carbon dioxide – 2 février 2015)

C’est la première fois qu’un président américain fait référence directement à l’anthropocène, période géologique pour désigner le début de l’impact des activités humaines sur l’écosystème terrestre et plus particulièrement son climat. J’insite : nous sommes en 1965 et cela se passe aux Etats-Unis !

Les pauvres suent, les riches mangent de la laitue

Un des aspects frappant et récurrent des conséquences du réchauffement climatique représenté dans « Soylent green », et que nous retrouvons également dans les deux autres films du corpus, est celui de l’accentuation du clivage entre richesse et pauvreté.  Dans « Soylent green », la société y est  totalitaire. Une grande majorité de la population est sans emploi et n’a pas de toit. Les riches logent dans des appartements luxueux et climatisés protégés des plus pauvres. La chaleur omniprésente tout au long du film renforce ce sentiment de conditions minables de survie pour les plus démunis. La scène de distribution des tablettes de nourriture rationnées touche à l’effroi. L’épuisement du stock provoque une émeute qui se finit dans la violence, les corps humains n’y étant plus que des objets à évacuer, sombre prémonition du dénouement de l’enquête du lieutenant Thorn.

 

« Soylent green » ne nous donne pas à voir une catastrophe écologique. Celle-ci a déjà eu lieu. Il nous montre ses conséquences humaines et sociales, la survie fragile et douloureuse de la population dans ces conditions d’extrêmes inégalités. Film noir et pessimiste, aucune solution ne semble possible.

Ce nouveau climat ne convient ni à la condition de vie des humains, ni à celle des animaux et des plantes. Rien ne l’arrête et seule une adaptation à cette nouvelle donne semble possible … surtout par les plus riches. Les autres ne sont que des bouches à nourrir sans autre but supposé. La critique de la « Révolution verte », politique d’agriculture à base de semences génétiquement modifiées, en plein essor dans les années 60-70 et synonyme de progrès scientifique, est ici largement exploitée. La question de l’agriculture de demain, une agriculture qui doit tenir compte à la fois du changement climatique et à la fois du nombre croissant de la population mondiale, résonne aujourd’hui encore de manière très contemporaine.

A suivre …  la partie # 3 reviendra sur les deux autres films du Corpus …

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