Ces dernières semaines ont vraiment une saveur particulière dans nos vies ! Quels chamboulements ce mode confiné puis déconfiné a provoqué dans nos foyers, au sein de nos familles, dans notre travail. Chaque pan de notre vie a été touché et nous a obligé à faire autrement, à nous adapter à une situation qui pouvait à la fois être anxiogène et chaleureuse, triste et douce, mortifère et hors du temps.

Dès l’annonce des fermetures des écoles, des lieux accueillants des publics (musées, cinémas, théâtre, restaurants, cafés, établissements publics …), c’est l’empêchement qui est devenu le maître mot. Ne plus pouvoir sortir, ne plus voir ses proches, ne plus se rendre à son travail (pour celles et ceux dont l’activité n’était pas « réquisitionnée » pour le bien de tous et toutes), à son école, à ses activités de loisirs, … ne plus, ne plus, ne plus.

De l’effervescence …

Passé les premiers temps d’incrédulité ou d’abattement peut-être, s’est alors installée une sorte d’effervescence. Il fallait être actif, réflectif, préparer l’après, entretenir ses projets et ses réseaux. Et même si tous les événements, rencontres, séminaires ou formations étaient annulés, il fallait garder le lien avec les autres, l’extérieur. Et nombreux et nombreuses sont celles qui ont traversé ce confinement en télétravaillant, parfois en floutant les frontières sphère privée et sphère professionnelle. Et avouons que les visio sont venues très vite remplir nos agendas confinés !

Le secteur de la médiation culturelle des sciences a vu de nombreuses initiatives se monter en quelques jours pour proposer des live, des vidéo en direct et en public sur différentes plateformes telles YouTube ou encore Twitch. Maintenir le lien avec sa communauté et ses publics semblaient en être le principal objectif. Je ne citerais en exemple que la création de la plateforme « Science en live » qui illustre ce que le secteur de la culture scientifique peut mettre en place pour faire réseau et donner à voir sa belle créativité en ces temps de crise sanitaire.

La période de reprise des activités se profilant et les réouvertures des musées se préparant, il semble légitime de s’interroger sur la pérennité de toutes ces « médiations » et rencontres en live créées pendant le confinement et notre soudain gain (relatif) de disponibilité.

  • Quels publics ont vraiment bénéficié de ces propositions live dites « innovantes » ou simplement nouvelles pour les structures de médiation culturelle des sciences (musée, associations, réseaux professionnels) ?
  • Ces structures ont-elles touché de nouveaux publics ? D’ailleurs, était-ce réellement un objectif de départ ?
  • Comment les publics profitent de ces nouveaux liens à la fois avec l’établissement / la structure et les médiateurs et médiatrices ?

Bien des questions n’est ce pas ?! Ne doutons pas que les acteurs et actrices de la médiation scientifique sauront prendre le recul nécessaire pour apporter une analyse à ces pratiques numériques et pour réfléchir collectivement à ces temps post crise sanitaire.

… à la capitalisation !

Ce n’est pas anodin de choisir ce terme de capitalisation.

En parcourant l’article d’Audrey Doyen et de Cindy Lebat, « la production de contenus durant le confinement et ses conséquences pour les musées, leurs professionnel.le.s et leurs publics » (Association Mêtis, mai 2020), un élément m’a sauté aux yeux, celui de l’injonction de continuer à fournir du travail même lorsque la situation ne permet plus de se rendre à son bureau ou à son musée, même lorsque la demande ne se manifeste plus (par exemple, pour les structures travaillant essentiellement auprès de publics scolaires et dont les demandes émanent essentiellement des enseignant·e·s).

« Si ces initiatives illustrent la flexibilité du champ muséal et la ferveur de nos passions, qui nous poussent à ne pas couper le lien avec nos pratiques professionnelles, elles révèlent aussi selon nous d’une gestion capitaliste du monde du travail encourageant à tout prix une productivité constante. Cette dernière n’est pas forcément imposée par une hiérarchie et illustre bien notre incorporation des injonctions économiques qui se traduit par une peur de ralentir, de diminuer notre productivité, voire d’être laissés au bord du chemin. »

Peur de ne plus faire partie du groupe, de la communauté (au sens large), de ne plus exister / être reconnu·e à travers son activité professionnelle, peur inconsciente du vide tout simplement. Car, il faut le dire, notre société laisse peut de place au vide, ou à la lenteur, ou même à l’idée de prendre son temps. Combien d’articles appelant à « profiter » de ce temps de pause pour se mettre au yoga, à une nouvelle langue ou de nouvelles compétences informatiques, de se prendre de passion pour les joies simples du puzzle ou de se mettre enfin à photographier ses pains home made (en plus de les faire, il faut absolument les prendre en photo, sinon à quoi ça sert ? ).

Et cette injonction est la même pour le secteur d’activité de la médiation scientifique. Ce temps de pause (de fermeture aux publics / de rencontres) peut être vu / vendu comme une formidable opportunité de se transformer, de proposer de nouvelles médiations / rencontres en direct, avec réaction instantanée des publics via les chat.

Comment se préparer et préparer ses équipes à de nouveaux outils et formats ? Comment accompagner cette montée en compétences et la professionnalisation du secteur sur ce types d’outils numériques ? Quels moyens financiers réellement envisageables seront possibles pour des institutions et associations déjà fragilisées par cette crise sanitaire, et qui devront certainement, dans leurs prochains réajustements, faire des choix financiers difficiles ? Et aussi, comment gérer ces relations instantanées avec les publics via ces outils ?

Le monde d’après ?

Une phase d’analyse et de recul sera nécessaire pour ébaucher ce fameux monde d’après dont on parle tant … mais, déjà certains acteurs de la CSTI misent sur ces nouveaux formats numériques, sur le monde à distance, sur les live, l’instantanée de la rencontre à travers des écrans. Le monde d’après serait-il donc exempt de publics éloignés du numérique ou de publics pour qui justement ce numérique ne pourra jamais remplacer une visite, une conversation hors cadre, une expérience sensorielle et sensible ?

Je ne peux m’empêcher de penser à l’Exploradôme, musée associatif dans lequel j’ai travaillé, et dont le slogan écrit en grand sur sa façade est « Le musée où il est interdit de ne pas toucher » (va falloir en faire un détournement !). Le sens du toucher parfois essentiel à la compréhension d’un phénomène scientifique ou la complicité du sourire des médiateurs et médiatrices sont autant de souvenirs qui renforcent le lien social avec ces lieux de savoirs et de questionnements. Alors, bien sûr, il n’est pas question que cela disparaisse complètement, les choses reviendront « à la normale » et nous pourrons visiter bientôt des expositions en nombre.

Toutefois, c’est bien maintenant pendant cette période fragile que beaucoup d’éléments se dessinent pour la rentrée, que des décisions se prennent, des décisions qui vont modeler les offres de médiation scientifique à venir. J’entends les termes de « réinvention », d' »ère nouvelle », d »‘opportunité », de « nouveau monde à construire ». C’est ambitieux n’est-ce-pas, cette volonté de changement et d’adaptation !

Comment des initiatives nées de la contrainte (laquelle, je vous laisse compléter) sauront être évaluées pour mieux s’adapter aux publics dans leurs diversités et non aux communautés numériques ? Comment ne pas succomber aux promesses du lien social instantané, accessible et consommable à volonté ? Et surtout, comment éviter de formater ces « innovations » du moment et perdre l’une des principales raisons d’être de la CSTI, la création de liens entre sciences, politique et société ?

Pour conclure

Trois vigilances selon moi à retenir pour cet « après » dans le champs de la médiation scientifique :

  • l’instantanée du live à toutes les sauces risque de créer une surabondance de propositions, chacune très spécifique et cloisonnée. De cette première vigilance en découlent quelques autres : celle des publics éloignés du numérique, celle des besoins ou attentes des publics auxquels s’adressent ses propositions et celle du produit de consommation / de divertissement que peut devenir cette forme de médiation ;
  • les manques de moyens (compétences, financiers, humains) pour accompagner ces nouveaux formats et le financement de ces activités.
  • l’art de cultiver l’entre-soi, ou plus communément appelé l’art d’animer une communauté. Les contacts avec les publics très différents enrichissent nos pratiques de médiation. Sans cela, l’exclusion inconsciente de certains publics et un paysage de la médiation culturelle des sciences figé sont des risques qu’il ne faudra pas négliger pour la suite.

Au delà de cet engouement pour le live et l’instantané, des signaux encourageants à suivre post-covid19 pour la médiation scientifique :

  • le contexte de la crise sanitaire est propice à la vulgarisation scientifique et au dialogue entre scientifiques et citoyen·ne·s. Cette vulgarisation s’opère sur le champs des connaissances et les savoirs autant que sur la démarche scientifique et des liens entre recherche et politique, champs déjà investis par les acteurs et actrices de la médiation scientifique. Une reconnaissance plus forte de leurs métiers et de leur impact social dans ce dialogue sciences et société auprès des citoyen·ne·s serait la bienvenue !
  • De nombreux chercheur·e·s ont su prendre la parole (la caméra, leurs crayons ou même leur compte Twitter) pour répondre directement aux citoyen·ne·s autrement qu’à travers les médias traditionnels durant cette crise sanitaire. Et parmi ces belles propositions, quelques scientifiques déjà féru·e·s de vulgarisation et de médiation pour certain·e·s – citons par exemple Tania Louis et le réseau de bénévoles @Kezacovid sur Twitter – ont su montrer la voie de ce dialogue sciences et société si nécessaire. Est ce que que la formation à la médiation et à la vulgarisation sera plus valorisée et valorisante auprès des scientifiques après ce bel élan ? Je ne peux que l’encourager ! Et encore une fois, vous allez finir par penser que c’est une obsession chez moi, mais les ressources financières pour ces formations devront être à la hauteur.