Depuis octobre 2019, une nouvelle expérience démocratique en train de se faire est à observer de près. La Convention Citoyenne pour le Climat, lancée par le gouvernement pour « faire émerger des propositions concrètes en faveur de l’environnement et de la transition écologique » suscite une certaine forme d’enthousiasme pour certain·e·s et pas mal de méfiance, voir de rejet pour d’autres.

Voyons comment relier cette expérience démocratique à la pratique de la médiation scientifique, et plus largement, à la culture scientifique.

Qu’est ce que c’est une convention citoyenne ?

La convention citoyenne est un des outils de la démocratie dite participative. Elle doit permettre à des citoyen·ne·s d’être associé·e·s à la décision publique sur une thématique à fort enjeu sociétal. Pour que ces citoyen·ne·s puissent délibérer, des spécialistes et des expert·e·s présentent les actualités, les recherches en cours et les enjeux mis en débat par la thématique.

Ce type de dispositif n’est pas nouveau quand il s’agit de traiter des questions liées à ce qu’on appelle les « technosciences ». Peu de conférences / conventions citoyennes se sont tenues en France depuis que ce type de dispositif existe. Nous pouvons toutefois noter celle de 1999 sur les OGM, 10 heures de débats avec 15 citoyen·ne·s sélectionné·e·s par l’IFOP et une trentaine d’experts (1), ou la dernière en date (2014) concernant le projet de centre industriel de stockage réversible profond de déchets radioactifs en Meuse Haute-Marne, également appelé projet CIGÉO (2).

Trois phases essentielles dans ce processus :

  1. la formation ou l’information au sujet : la ou les problématiques sont exposées par différent·e·s spécialistes (pas que des scientifiques).
  2. le questionnement et la mise en débat, entre les spécialistes et les participant·e·s
  3. la délibération accompagnée de propositions concrètes à intégrer aux prochaines lois et/ou règlementations.

La première phase du dispositif doit effectuer une sorte de « mise à niveau » de l’ensemble des participant·e·s pour que chacun·e puisse contextualiser la problématique et les attendus du dispositif. Vulgarisation et médiation scientifique s’invitent donc aisément durant cette étape pour rendre accessibles les différents points techniques, parfois complexes, pour formuler les questions qui seront présentées aux expert·e·s et pour faciliter la circulation de la parole.

(c) Image par Matthias Wewering de Pixabay

Dans le cadre de la Convention Citoyenne pour le Climat, un document appelé « socle d’information initial à destination des membres de la Convention » a été réalisé par les membres du comité de gouvernance (j’y reviendrai !) et des cabinets de conseils en stratégie (mais pas d’acteurs de médiation scientifique en vue …). N’hésitez pas à le consulter en ligne, il y est question du consensus scientifique autour du réchauffement climatique, de ses impacts perceptibles en France et aussi des actions déjà décidées par le gouvernement pour traiter les questions soulevées. Consultez le socle d’information initial.

Il est fort possible que ce support soit vivement critiqué par les cercles climatosceptiques … Les références utilisées pour construire le support sont pour la plupart issues du GIEC.

EN OFF : Une des parties du document a retenue mon attention et m’a légèrement gênée. Il s’agit de la partie « Faire sa part?  » qui cible les actions à l’échelle de l’individu. En s’engageant individuellement à ne plus prendre l’avion, à devenir végétarien ou à rouler à l’électrique, les français·e·s auraient un très fort impact sur la réduction de leur empreinte carbone. C’est une réalité, je ne la nie pas. Toutefois, chacune des actions possède un revers à la médaille, il ne faut pas l’oublier au risque d’être particulièrement simpliste dans cette approche. Vigilance donc à ne pas se mettre dans une forme de dichotomisation du débat.

Composition de la Convention Citoyenne

Plusieurs acteurs sont impliqués tout au long du dispositif.

  • les citoyen·ne·s sélectionné·e·s ou tiré·e·s au sort
  • les spécialistes (scientifiques,expert·e·s, médiateur·trice·s, animateur·trice·s)
  • le comité de pilotage ou de gouvernance du dispositif
  • les relais médiatiques (médias traditionnels et médias sociaux)
  • les citoyen·ne·s n’ayant pas été sélectionné·e·s ou tiré·e·s au sort mais intéressé·e·s par le processus en cours … en espérant que cette démarche touche le plus grand nombre !
  • le gouvernement, les élu·e·s, les institutions politiques qui traduiront les avis citoyens émis en lois et/ou réglementations

Dans le cadre de la Convention Citoyenne pour le Climat, 150 citoyen·ne·s ont été tiré·e·s au sort et et sont censés représenter un échantillon de la population française, comme si nous avions à faire à une France en miniature.

Voir le profil des citoyen·ne·s tiré·e·s au sort.

Contexte de la Convention Citoyenne pour le Climat

La mise en place de ce dispositif est directement lié au Grand Débat National, autre expérience dite participative menée par le gouvernement début 2019 et faisant suite au mouvement des gilets jaunes.

Késako le Grand Débat National ? À travers une consultation à l’échelle du pays, il s’agissait de poser des questions thématisées aux français·es. et de faire débattre sur ces thématiques. Cette expérience a quelque peu écorné la notion de participation citoyenne selon les spécialistes des démarches participatives : questions fermées et parfois orientées (le plus bel exemple étant peut-être :  » pour limiter le déficit, faut-il baisser les dépenses publiques ou augmenter les impôts ? »), utilisation d’une plateforme numérique verrouillée, manque d’indépendance du comité de pilotage du dispositif. Ces imperfections couplées à une clôture du débat en forme de campagne de communication du gouvernement sont le contre-exemple d’un bon dispositif participatif. Mais … c’est à partir de cette action qu’est née la Convention Citoyenne pour le Climat.

(c) Image par gfk DSGN de Pixabay

Il a souvent été souligné que le mouvement social des gilets jaunes rejoignait le mouvement écologiste. Toutefois, comme le précise l’historienne des sciences et de l’environnement, Valérie Chansigaud, les manifestations des gilets jaunes étaient avant tout des manifestations de lutte de classes, des manifestations demandant plus de justice sociale. La chercheuse ajoute également que ces mouvements sociaux sont le reflet d’un déficit de démocratie, dans le sens où les populations les plus impactées par des taxes ou des hausses de tarifs n’ont pas été prises en compte dans le processus décisionnel. (3)

En proposant une Convention Citoyenne pour le Climat, il semblerait que l’axe démocratique soit activé sur ces questions d’urgence climatique.

Et le lien avec la médiation scientifique alors ?

Le premier auquel je pense est cette mise en dialogue entre les citoyen·ne·s et scientifiques.

Ce dispositif fait intervenir des spécialistes (scientifiques, ingénieur·e·s) à différents stades du processus. D’abord, en les intégrants dans le comité de gouvernance de la Convention, organe dédié à son encadrement et devant en garantir son indépendance. Jean Jouzel, climatologue, en fait partie. (J’entends déjà les critiques qui souligne qu’il est le seul spécialiste du climat dans ce comité composé de 15 membres).

Ensuite, durant les sessions de travail, des spécialistes sont invité·e·s à prendre la parole et à exposer les travaux de la communauté scientifique. Tel a été le cas, par exemple, de Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue et co-présidente du GIEC, le vendredi 4 octobre dernier. Ce premier exercice de présentation du sujet a été prolongé le lendemain par une série de questions / réponses avec les participant·e·s (cf. la vidéo ci-dessous à partir de la 20è minute).

Intervenir ainsi en public, présenter clairement des sujets complexes, répondre spontanément aux questions, n’est pas une mince affaire. Une chercheure comme Valérie Masson-Delmotte, qui a l’expérience de ce type de rencontres et qui a une position engagée en tant que scientifique (elle rappelle à chacune de ses interventions que ses recherches sont rémunérées par l’argent public, donc nos impôts, donc nous), est clairement une personne ressource essentielle dans ce type de dispositif.

Dialogue, d’accord, mais n’importe comment !

Ce dialogue peut ne pas plaire à tout le monde. Quand par exemple, un participant du panel aborde en plénière l’énergie libre et ainsi la théorie conspirationniste du « ça existe déjà mais les lobbys sont trop puissants », les réactions sur le réseau Twitter ne se font pas attendre …

« quand on préfère demander leur avis aux citoyens plutôt qu’aux gens qui ont étudié un problème…  »

de @Transition Energétiques, ces vérités qui dérangent

« … merci au gouvernement de ne pas confier aux experts le soin de faire leur job … »

de @MichaelMichka

« La science, c’est encore les scientifiques qui en parlent le mieux, non??  »

de @Pchancel78

Ces réactions sont révélatrices d’une méfiance de la part de certains scientifiques (ou assimilés ?) dans ces outils de démocratie participative quand les thématiques traitées relèvent des sciences et des techniques. Les discours peuvent alors vite aller sur un registre scientiste, une idéologie qui est loin d’avoir disparue dans la sphère scientifique.

Hannah Arrendt écrivait dans son introduction de son livre « Condition de l’homme moderne » (1958) : « La seule question est de savoir si nous souhaitons employer dans ce sens nos nouvelles connaissances scientifiques et techniques, et l’on ne saurait en décider par des méthodes scientifiques. C’est une question politique primordiale que l’on ne peut guère, par conséquent, abandonner aux professionnels de la science ni à ceux de la politique ». Selon son texte, seul un vrai débat politique et public doit garantir de prendre des décisions pour le bien commun des citoyen·ne·s et ne pas laisser s’installer une technocratie animée par le progrès (économique).

Profiter des échanges mis en lumière par la Convention Citoyenne pour le Climat pour réactiver les démarches participatives et mettre en avant le besoin d’une culture scientifique plus forte, semble être une bonne opportunité.

Encore faut-il que le dispositif soit suffisamment visible et médiatisé.

L’intégralité des sessions de travail de la Convention Citoyenne est disponible en vidéo et consultable par celles et ceux qui souhaitent suivre à distance les échanges et les interventions des spécialistes. Une plateforme de participation est également mise à disposition pour encourager les propositions qui pourront enrichir les séances de travail des 150 participant·e·s de la Convention Citoyenne.

Accéder à la plateforme

Fin janvier 2020 marquera la fin du dispositif et la remise des avis citoyens et des préconisations de lois, de réglementations à soumettre au gouvernement. Encore quelques mois d’observation de cette démocratie participative et des différents débats technoscientifiques soulevés. À suivre donc !

EN OFF (réflexions non abouties …)

1 – L’absence d’acteurs de la médiation scientifique m’interpelle dans ce dispositif. La médiation scientifique joue un rôle de créatrice de liens entre les différentes acteurs de la société et favorise l’engagement, la curiosité et la participation autour des réflexions qui positionnent les sujet des sciences et des techniques au cœur de la société. Elle aurait toute sa place parmi les acteurs présents. Elle a toute sa place dans la participation des citoyen·ne·s au débat public. Pourquoi cette absence ?

2 – Les actions militantes pour le climat sont multiples et parfois intenses ces derniers temps. Grèves pour le climat, blocage de sites, nouveaux mouvements tels Extinction Rébellion par exemple, en plus de se mobiliser pour lutter contre le réchauffement climatique dénoncent notre modèle de société capitaliste et prônent un changement radical. Le mouvement des gilets jaunes a ajouté la justice sociale, la lutte contre les inégalités au programme du militantisme écologique. Mettre en place un dispositif normé, encadré méthodologiquement, prôné comme une action vertueuse de participation citoyenne dans le débat public, voir dans la fabrication du consensus et de nouvelles lois, n’est ce pas une manière de dompter la révolte ? N’est ce pas une manière de dire, si vous voulez œuvrer pour le climat, venez déposer vos idées sur la plateforme et ainsi, vous participerez à une « vraie » action démocratique, plutôt que de continuer à faire vos actions de désobéissance civile dans votre réseau militant ? N’est pas là une manière de casser une mobilisation plus générale et plus vindicative ?

Références

(1) article « Un exemple de démocratie participative : la « conférence de citoyens » sur les organismes génétiquement modifiés » de Daniel Boy, Dominique Donnet KamelPhilippe Roqueplo – Revue française de science politique, Année 2000,  50-4-5  pp. 779-810

(2) article « La Conférence de citoyens sur la gestion des déchets nucléaires dans le cadre du projet Cigéo » de M-A Hermitte, Les cahiers de GLOBAL CHANCE, n° 35, Juin 2014

(3) article « la démocratie est au coeur du progrès écologique » – L’Express, août 2019