Si Tu Savais … La BNF m’avait déjà enchantée en 2017 avec son exposition « Science pour tous, 1850-1900 » (retrouvez un article ici). Et si cette nouvelle exposition, « Le merveilleux-scientifique, une science-fiction à la française » en était en quelque sorte une forme de prolongement ?

Bienvenue dans l’allée Julien Cain de la BNF François Mitterand, habillée de grands panneaux de bois depuis le 23 avril dernier. L’exposition présente une époque littéraire empreinte de mystères et d’expérimentations scientifiques à travers une production d’ouvrages peut-être méconnus du grand-public aujourd’hui.

Au début, se trouve Maurice.

Point de départ de l’exposition, le manifeste publié en 1909 par Maurice Renard, écrivain français, « Du roman merveilleux scientifique et de son action sur l’intelligence du progrès » qui marque non pas la naissance de ce genre littéraire alliant sciences et fiction mais sa théorisation.

Connaissez-vous Maurice Renard et ses œuvres ? En parcourant la première planche de l’exposition, vous découvrirez quelques uns de ses romans phares ainsi que les thématiques qui semblent lui tenir à cœur : « Le Docteur Lerne, sous-dieu » (1908), « les mains d’Orlac » (1920), « L’homme truqué » (1921) racontent des histoires de savants fous et de greffes humaines terrifiantes.

« le merveilleux scientifique est une fiction qui a pour base un sophisme; pour objet, d’amener le lecteur à une contemplation de l’univers plus proche de la vérité; pour moyen, l’application des méthodes scientifiques à l’étude compréhensive de l’inconnu et de l’incertain ».

Maurice Renard,
« Du roman merveilleux scientifique et de son action sur l’intelligence du progrès » (1909)

Exposition « Le merveilleux-scientifique » – (c) Vdesouz – mai 2019

Maurice Renard semble ne pas trouver la reconnaissance dans le monde littéraire de ce début de 20ème siècle ce qui l’amène à théoriser ce genre qu’est le merveilleux scientifique, à lui donner ce nom, quitte à le faire évoluer par la suite. Car oscillant entre horreur et fantastique, ses œuvres déstabilisent autant qu’elles fascinent. D’autres écrivains partagent cette forme de récit et développent des hypothèses de dérives scientifiques à travers des romans ou des nouvelles courtes éditées dans des fascicules de culture populaire. En y regardant de plus près, ce courant littéraire n’est pas très éloigné des romans d’anticipation de notre époque. Et le terme « merveilleux » pour qualifier ce courant semble plutôt inadapté alors que celui de roman d’hypothèse lui sied davantage.

En mettant en scène des découvertes ou expérimentations scientifiques de l’époque suffisamment altérées mais restant logiques et crédibles, les récits développent une réflexion épistémologique et traduisent une forme de critique du progrès technique et scientifique.

L’imaginaire comme matière première

Les œuvres présentées tout au long des panneaux de l’exposition deviennent de véritables témoin d’une époque en pleine transformation. Nous entrons dans l’imaginaire du progrès scientifique des premières années du 20ème siècle, qui après avoir vu naître les romans d’aventure scientifique à la Jules Verne, plonge dans les écrits d’hypothèse. Et si ?

Et si d’autres formes de vie existaient dans notre atmosphère ? Et si les savants de demain étaient capables de fabriquer des humains ? Et si l’univers invisible à l’œil nu qui nous entoure était dangereux ?

Exposition « Le merveilleux-scientifique » – (c) Vdesouz – mai 2019

Sorte de conte philosophique très à cheval sur la logique, le roman de merveilleux-scientifique ou le roman d’hypothèse (nom qu’il prendra dans les années 20) propose aux lecteurs une fantaisie en lien avec les actualités scientifiques du moment, fantaisie qui flirte parfois avec de la pseudo-science. Le monde décrit est souvent très rationnel à l’exception d’une loi chimique, physique ou biologique modifiée. Cela donne des personnages dotés de certaines capacités surnaturelles dans un univers où hypnose, télépathie, spiritisme sont rendus possibles. Il est d’ailleurs intéressant de relever que la découverte des rayons x à la fin du 19ème siècle a largement participé à l’imaginaire du merveilleux-scientifique.

Au détour d’un cartel, il est rappelé que le couple Curie s’intéressaient particulièrement au spiritisme. Assister à une séance de tables tournantes à l’époque semblait être un passe-temps culturel très à la mode. Tenter de comprendre l’irrationnel ou l’inconnu reste une quête pour les esprits de cette époque (sans vilain jeu de mots !).

Langage & image

Un défi pour suivre l’exposition ? Repérer tous les mots utilisés dans la littérature du merveilleux-scientifique. Les cartels en regorgent et donnent à voir un langage nouveau et presque poétique.

Exposition « Le merveilleux-scientifique » – (c) Vdesouz – mai 2019

Métagnomie, métenpsycose, radioplastie, ectogénèse, fluidomanie… entre mots imaginaires et vrais mots scientifiques, le langage surprend autant qu’il fascine.
Humain augmenté ou humain amélioré, robots, collapsologie, les mots pour aborder les thématiques de ces récits rappellent fortement les thème de la Science-Fiction actuelle. Ne retrouvons-nous pas ici les éléments mis en débat au 21ème tels que le transhumanisme, l’épuisement des ressources ou la fin de l’humanité ?

Difficile de ne pas voir dans ces romans des alertes quant aux dérives possibles de la science et de l’innovation technique. Nous sommes loin de l’émerveillement en réalité.

Le saviez-vous ? Avant de parler de transhumanisme, ce mot ayant été usité à partir des années 1950, l'auteur Henri-Jacques Proumen parlait d'hypertanthrope en 1930. dans son roman "Le spectre volé aux hommes". 

Les nombreuses illustrations qui ponctuent l’exposition sont elles aussi tout à fait étonnantes. Impossible parmi elles de ne pas repérer la maison d’éditions Ferenczi et Fils et ses collections « Voyage et aventures », « Le livre de l’aventure » ou encore « les Grands romans ». Dès le début du 20ème siècle, cette maison d’édition se spécialise dans le roman dit populaire. Il faut dire que le roman populaire est accessible facilement car peu cher et diffusé en format sériel (des sorties toutes les semaines pour certaines séries).

Ce support accompagne les habitudes de lecture des français qui se modifient en fonction de divers paramètres en ce début de siècle :

  • l’industrialisation rapide du secteur de l’imprimerie,
  • les nombreuses maisons d’éditions apparus au 19ème siècle créent de nouveaux réseaux commerciaux pour les livres, réseaux très concurrencés dans lesquels le marketing de l’époque bat son plein,
  • un nombre croissant de lecteurs et lectrices depuis que l’apprentissage de lecture se massifie au sein de la population

Les textes s’enrichissent d’images en couleurs et les couvertures doivent tout faire pour attirer l’œil curieux parmi cette profusion de titres ! Ce qui pour nous peut apparaître comme des élements kitchissimes ou « vintage »est pourtant une grande marque d’audace pour cette époque.

Exposition « Le merveilleux-scientifique » – (c) Vdesouz – mai 2019

À ne pas manquer !

Si vous faites un tour dans le 13ème arrondissement alors profitez d’un détour à la bibliothèque pour cette exposition en entrée libre et qui vous donnera certainement plein d’envie de faire grossir votre Pile À Lire – PAL pour les intimes !

Il faut imaginer cette exposition comme un apéritif pour aller plus loin dans la découverte de ce genre littéraire, souvent qualifié à tord de sous-littérature alors qu’il est le terreau fertile de notre imagination face aux sciences et aux techniques.

Pour aller plus loin …

Exposition « Le merveilleux-scientifique » – (c) Vdesouz – mai 2019
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