Si Tu Savais … Pendant quelques mois, la mobilité, sous toutes ses formes, avait envahi mon quotidien professionnel. Travaillant sur le projet « Questions de Sciences, Enjeux Citoyens » ² et son exposition participative « Trajectoires », les questions liées aux mouvements des individus et des groupes en lien avec le monde qui nous entourent me hantaient ! La découverte de l’exposition « Mobile/Immobile » aux Archives Nationales n’a fait qu’aggraver mon obsession !

(c) Vdesouz – 1er février 2019

Quelles relations entre la mobilité, les territoires et les populations ?

L’exposition est proposée par le Forum Vies Mobiles, institut de recherche autonome crée par la SNCF en 2011 et communément appelé « think tank ».

Extrait site de présentation du FVM : « Le Forum Vies Mobiles prépare la transition mobilitaire et imagine les bonnes vies mobiles du futur. La mobilité a longtemps été considérée comme l’un des éléments constitutifs du progrès technique et social, lui-même perçu comme le moteur d’une marche en avant sans limites de l’humanité. A l’heure de la montée en puissance des enjeux énergétiques, environnementaux et économiques, une démarche critique s’impose. »

L’exposition proposée aux publics depuis le 16 janvier dernier explore des concepts tels que ceux de la vitesse, de nos modes de vie évolutifs, de nos cultures à travers une approche mêlant les sciences et les arts. La mobilité ce sont tous ces déplacements du quotidien, ces trajets maison-école-boulot-sorties entre potes – loisirs, et aussi ces déplacements plus longs plus loin plus définitifs parfois – vacances – études à l’étranger – fuite d’un pays dévasté par la guerre, la famine, le réchauffement climatique, retrouvailles avec une famille à l’autre bout du monde ou de l’autre côté du mur.

Nous vivons une époque où nous sommes amené·e·s à être mobiles tout le temps. La mobilité peut être vue comme un signe de progrès tout comme les avancées techniques mises en œuvre pour la favoriser et aussi par les possibilités que la mobilité génère : voyager plus loin en un temps réduit, travailler en ville et vivre à la campagne par exemple.

Mais sommes tous égaux / toutes égales devant cette injonction à la mobilité ? Cette ultra-mobilité est-elle souhaitable, était-elle sans impacts, sans revers ?

La mobilité, une modernité ?

L’exposition « Mobile / Immobile » commence par nous parler de vitesse, de voiture, de modernité. L’arrivée des machines à vapeur et des chemins de fer au 19è puis du tout-auto et des avions au 20è a bouleversé notre rapport au monde et aux territoires.

Si je ne devais garder qu’un seul élément présenté dans cette première partie de l’exposition ce serait ce tirage de Catherine PONCIN, « Du champs, des hommes, des territoires » – Bobigny (2001). La vie en banlieue est comme comme un grand terrain de mobilité permanente. Regardez cette image dans laquelle les routes encerclent les immeubles, les traversent même. Et ces habitant·e·s, des personnes issues de l’immigration pour la plupart, qui symbolisent cette mobilité mondiale.

Pourtant une forme d’immobilité transcende cette image. Ces lourdes structures de béton, ces murs à contourner pour sortir, donnent à voir avec sensibilité une certaine forme d’immobilisme social fabriqué.

Si Tu Savais STS / Expo Mobile Immobile

La mobilité sans frontières ?Lors de mon travail de recherche pour l’exposition « Trajectoires », j’avais surtout expérimenté les liens entre mobilité et migration. L’un des premiers apports de la médiation fournie était de travailler sur les mots utilisés pour en parler : réfugié, frontière, papier, clandestin, exil, flux migratoires. Rapidement sortir des représentations et des jugements semblait essentiel pour aborder les expériences de mobilités humaines de formes variées. La possibilité de migrer d’un pays à un autre se définit avant tout par son lieu de départ, sa nationalité, son statut social, son pouvoir économique, son genre aussi.

Cette thématique est abordée avec finesse dans la deuxième partie de l’exposition,  » Une mobilité sous contrôle ». La circulation des populations s’encadre et il devient évident que nous ne sommes pas toutes et tous égaux face à cette liberté de se déplacer prônée par la Déclaration universelle des droits de l’homme. Une installation audiovisuelle « De la liste à la fiche » retrace de manière interactive les différents documents crées pour encadrer les populations en mouvement. De 1833 à 1970, entre l’invention de la nationalité, des premières listes de migrants et des nouveaux supports plus complets (photographie, empreintes digitales), c’est tout un système de contrôle qui voit le jour. Aujourd’hui, passeport biométrique ou nouvelles technologies intégrant de « l’intelligence artificielle » continuent de perfectionner ces ouvertures / fermetures sur le monde, et parfois de rendre certaines populations immobiles malgré elles.

Si Tu Savais STS – Exposition Mobile Immobile

Ville et campagne, la nouvelle alliance ?

La troisième partie de l’exposition, « Des vies mobiles entre ville et campagne » nous plonge dans des modes de vie en pleine mutation. Comment la mobilité modifie notre travail, notre vie amoureuse, nos relations familiales ? Travailler plus loin, travailler sur les routes, travailler de chez soi (il est possible de remplacer le mot « travailler » par « étudier », « se divertir », « se cultiver », …etc.) transforme notre quotidien et nos relations aux autres.

Ces nouvelles possibilités ne sont pas sans impacts. Je repense par exemple à la vidéo dans laquelle un chercheur aborde les difficultés de trouver la bonne frontière entre l’intime et le travail quand on pratique le télétravail ou les difficultés relationnelles et organisationnelles pour les familles dont un membre passe de nombreuses journées en déplacement. Impacts sur la vie privée et familiale et aussi impacts sur notre environnement. Se déplacer souvent en voiture, en train ou en avion, c’est contribuer aux problèmes de pollutions et aux problèmes de flux tendus sur les routes ou dans les transports en commun.

Deux supports m’ont interpellée.

Le dessin de Brice « Quand vous voudrez » dans lequel une représentation de Paris par « les amis de la Terre » nous vaut bien quelques surprises, pour celles et ceux qui pensent encore que le développement et la transition écologique sont des concepts du 21è siècle ! Espace de vie convivial, circulation à bicyclette, agriculture urbaine ou encore éolienne sur les toits, Paris est plutôt une ville qui a su éloigner les dangers du tout-automobile … dans l’idéal des « Amis de la Terre » seulement.

Cette photographie de Sylvie Bonnot de la foule tokyoïte dans le métro est troublante de ressemblance avec les matins problématiques et récurrents du réseau RER francilien (ligne B en tête pour moi !). En regardant ces visages tristes impossibles de ne pas penser à sa propre mobilité quotidienne et aux choix que nous avons ou non de la vivre.

Est-cela que nous souhaitons vivre ? Jusqu’où accepter cette injonction de la mobilité comme un progrès social ?

 Et demain ?

« Questionner la place et la valeur données à la mobilité dans notre société, en discuter, en débattre. Une telle discussion nécessite également d’explorer des futurs possibles, d’imaginer des ruptures, de penser l’impensable en se demandant toujours : est-ce là le future que nous voulons faire advenir ? »

Belle conclusion pour cette dernière partie de l’exposition, bien qu’un peu courte … le temps d’un corridor. Et c’est avec poésie et sensibilité que se clôture l’exposition, comme avec cette installation de Marie Velardi, « salle de décélération » (2018), qui nous questionne sur notre rapport au temps et à sa lecture.

Je quitte l’exposition en me demandant combien de fois ce point de bascule entre un futur souhaitable et recentré sur l’humain et un futur possible dans lequel les mobilités s’affolent et nous épuisent s’est produit dans l’histoire de nos sociétés.

Une chose est sûre, la mobilité du futur ne peut plus s’envisager sans ses impacts sociaux et écologiques. Si les déplacements structurent nos vies, nous devrions être en mesure de choisir ce qui convient le mieux, et donc de choisir parfois l’immobilisme.

(c) Vdesouz

Pour conclure :

Je vous encourage vivement à visiter cette exposition 100% STS mêlant arts & sciences avec surprise et lucidité. Elle saura vous surprendre. Les artistes présenté·e·s nous permettent de ressentir les enjeux de la mobilité dans notre monde contemporain. Et ne manquez pas les pastilles vidéo de scientifiques qui ponctuent le parcours de visite.

Une série BD vous attend à la sortie de la salle de l’exposition, ne la ratez pas !

INFOS PRATIQUES

Exposition jusqu’au 29 avril 2019 aux Archives Nationales, 60 rue des Francs Bourgeois à Paris (3è arr.) Une deuxième partie de l’exposition est proposée sur le site des Archives Nationales à Pierrefitte-sur-Seine (93), 59 rue Guynemer – Métro 13 Saint-Denis-Université

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