Si Tu Savais … les meilleures histoires de science-fiction (SF) sont souvent celles qui sont le mieux ancrées dans notre présent. Et en parcourant les différentes trames narratives SF depuis le début du 20ème siècle, il n’est pas difficile d’explorer l’Histoire des sciences et techniques avec un grand H. Naissance des robots et de leur emprise sur le monde humain, armes nucléaires échappant au contrôle, changement climatique irrémédiable, manipulations génétiques improbables se retrouvent donc comme des marqueurs essentiels du développement de notre monde techno-scientifique. Quand un roman tel que « Le dernier homme » de Margaret Atwood, paru en 2003, nous propose à son tour un condensé de frayeurs contemporaines cela vaut vraiment la peine de s’y pencher davantage.

La version originale du titre est « Oryx and Crake ». Le titre français en dit déjà beaucoup trop pour ne pas ici vous le dire directement : il se pourrait bien que ce livre évoque le dernier être humain présent sur notre planète … quoique … il faudrait peut-être s’entendre sur le terme « humain » !

Quatrième de couv’ : 

Un monde, le nôtre, dans un futur pas si lointain… Un monde dévasté à la suite d’une catastrophe écologique sans précédent, où se combinent des conditions climatiques aberrantes, des manipulations génétiques délirantes et un virus foudroyant prompt à détruire l’ensemble de l’humanité. Esseulé au cœur de cet enfer aseptisé et visionnaire, digne de 1984 et d’Orange mécanique, un homme, Snowman, est confronté à d’étranges créatures génétiquement modifiées, les Crakers, une nouvelle race d’ « humains » programmés pour n’être sujets ni à la violence, ni au désir sexuel, ni au fanatisme religieux. Tel un Robinson futuriste, il doit lutter pour sa survie et celle de son espèce. Au risque d’y perdre son âme…

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Couvertures « Oryx and crake » – Margaret Atwood

 

En plus de parcourir un nombre incroyable de thématiques sciences et société, le livre pourrait se centrer essentiellement autour de cette question : qu’est ce que l’humain ? 
Et pour aborder cette question sous différents angles possibles, nous suivons l’histoire de Jimmy, alias Snowman, et de son parcours de vie sans intérêt réel si ce n’est celui d’avoir une mère rebelle évanouie dans la nature et un ami surdoué et lunaire, Crake, deux personnes qui veulent changer le monde à leur manière.

Un monde séparé

"Le dernier homme" Margaret Atwood
éditions 10/18

Comme beaucoup d’histoires dystopiques, celle de Jimmy montre une nette séparation sociale. D’un côté, une classe riche et protégée ayant accès à tout le confort du monde moderne et de l’autre côté, une population de classe moyenne baignée dans la délinquance et la bêtise. Le roman accentue davantage cette inégalité d’existence en mettant en scène deux mondes séparés physiquement, les premiers se déplaçant dans des hyperloop ou des trains à grande vitesse, les seconds tassés dans des villes et des banlieues qui ne semblent pas si éloignées de notre société contemporaine. La frontière à la fois physique et sociale sépare les lieux des productions de savoirs et d’innovation techniques, gérés par des multinationales technico-scientifiques ultra-puissantes et les lieux de consommation effrénée et sans recul nécessaire face à cette inondation quotidienne de nouveautés inutiles. 

Les scientifiques, des personnes privilégiées, sont ainsi hors du monde, coupés de la réalité des autres individus peuplant la planète. Cette séparation serait peut être la cause d’une telle accentuation des inégalités selon les représentations que livre Margaret Atwood. Si nous acceptons que la science se fasse sans nous, les risques de déviance seraient-elles fatales à l’humanité ? 

 

Le pouvoir de la création sans fin 

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« Oryx e Crake » (version espagnole)

La société semble anesthésiée, même si quelques mouvements de révolte agitent les consciences quelques temps. Les fabricants proposent ainsi continuellement des produits de plus en plus étranges et éthiquement problématiques tels les « porcons », sortes de cochons modifiés génétiquement pour devenir des réservoirs à organes humains ou encore des poulets à cinq cuisses et sans tête, faisant la joie des consommateurs des classes moyennes (alors que les riches ont encore accès aux vrais poulet ou vrais fromages). La population étant de plus en plus importante (on retrouve là encore l’effet surpopulation très représenté dans les dystopies), les besoins en nourriture, en soins médicaux ou encore en zones habitables saines sont difficiles à obtenir. Conséquence directe de cette surpopulation, le changement climatique qui n’en finit plus de provoquer catastrophes sur catastrophes.

Heureusement, les scientifiques sont là pour trouver des solutions, au moins pour les plus riches, et leur permettre de s’adapter à tous ces changements. Les frontières éthiques deviennent de plus en plus en poreuses et elles sont franchies définitivement par Crake, l’ami du personnage principal, lorsqu’il décide de créer littéralement une nouvelle espèce d’êtres vivants. Ces « crakers » doués des plus beaux attributs physiques humains alliés à des fonctionnalités animales utiles pour vivre en pleine nature, sont à la fois inquiétants et intrigants.

Crake, architecte de la création, devient aussi celui de la destruction à venir.

 

La fin d’un cycle ? 

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« Oryx and Crake »

Ce nouveau « dieu » voit dans l’humain toutes les faiblesses qui mènent l’humanité à sa perte et décide d’agir à sa façon. Considérant que les maux sont causés par les émotions, les religions, la culture ou encore la sexualité, Crake ôte ce qu’il peut à ses créatures. Les voici donc dénuées de curiosité, de créativité et de désir. Encore plus surprenant, cette nouvelle espèce ne peut fonctionner en tant qu’individu mais uniquement en tant que groupe. Programmés pour mourir à trente ans, les « crakers » ne semblent pas avoir conscience de ce qu’est la vie ou la mort, la douleur ou la peur. Aucune hiérarchie ne semble exister entre eux et le langage, très réduit, n’est utilisé qu’à son strict minimum.

Ces créatures doivent prendre la place des humains, trop dangereux, belliqueux, croyants, trop imparfaits. Crake met en place un plan pour éradiquer l’espèce humaine et un fléau dévastateur emporte l’humanité en quelques semaines laissant le monde dans un chaos total. Seul survivant humain, Jimmy, alias Snowman, se retrouve seul avec les « crakers » dont il observe le développement et le mode de vie. Mais des failles existent dans le plan du créateur. D’ailleurs, ces nouveaux êtres se demandent très rapidement d’où ils viennent et qui les a fabriqués. Ils formulent des questions de plus en plus complexes sur leur existence, ils se réinventent et se rapprochent de ce que l’humain était. Et si l’histoire se répétait ?

 

Ce que j’en ai pensé : 

« Le roman est servi par une écriture vraiment très (trop?) simple. Son découpage entre le temps avant la catastrophe et la post-apocalyspe permet de garder un peu de suspens. Toutefois, sa trame narrative manque quelque peu de nuances et la présentation des déviances éthiques des sciences et des techniques est un peu trop binaire. Ce roman parcourt les thèmes chers aux controverses technico-scientifiques : manipulation génétiques, neurosciences, climats, énergie, alimentation … Mais ne propose pas vraiment de nouvelles approches. Toutefois, la question de l’humain, de comment devient-on humain semble être celle qui est le mieux abordée et donc la plus intéressante à mes yeux. L’évolution des « crakers » semble donner un autre sens au roman et c’est cette curiosité que je retiendrais. »

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