Si Tu Savais … A quoi vous fait penser la nature en ville ? Jardins partagés, parcs, toits végétalisés ou encore belles rangées d’arbres des avenues chics (entre autres!) seraient certainement dans les réponses qui vous viendraient à l’esprit. Le livre « Nature en ville : désirs et controverses » sous la direction de Lise Bourdeau-Lepage (éditions La Librairie des territoires – novembre 2017) nous emmène à la découverte de cette nature en ville, de son histoire, de ses représentations multiples et de ses réalités contemporaines. Entre géographie, urbanisme et sociologie, les sciences humaines et sociales sont à l’honneur pour appréhender les territoires urbains, leurs perceptions et leurs pratiques.

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Alors que l’humanité devient de plus en plus urbaine et que la nature devient de moins en moins « sauvage » (1), les sentiments liés à notre environnement de vie changent. La première partie du livre s’attache d’ailleurs à explorer ces changements culturels et sociaux. Elle rappelle que la ville et la nature ont chacune leur part d’attractivité et de désamour. Si la ville représente des nuisances pour l’environnement (surconsommation, atteinte à la biodiversité, bétonisation, émissions concentrées de gaz à effet de serre), elle est aussi un espace de production de richesses, de cultures et de vie sociale.

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Jour de pluie à Paris – Gustave Caillebotte (1848) – quartier des Batignolles

Nature, ville, histoire.

La question de la nature en ville ne date pas d’aujourd’hui et chaque époque y a projeté ses propres représentations et désirs. Au 19ème siècle, les espaces verts étaient prescrits en ville afin d’aérer le tissu urbain et d’assainir l’air.

« Les jardins publics, les voies larges et plantées, où l’air circule librement, sont absolument nécessaires dans l’intérieur des grandes villes (…). Plus la science progresse, plus les hommes sont attentifs à réaliser les meilleures conditions hygiéniques, au-dedans et au-dehors des habitations. » (p.16 – extrait Jean-Charles Adolphe Alphand, ingénieur des ponts et chaussées, considéré comme le « père » des espaces verts à Paris)

A Paris, les travaux d’Haussmann, préfet de la Seine, débutent en 1853 et transforment la capitale afin d’y faciliter la circulation (de personnes, de marchandises, de l’armée et aussi de l’air). L’épidémie de choléra de 1842 n’est pas loin et les grands courants hygiénistes hérités de l’époque des Lumières dictent ces transformations : grands boulevards, décloisonnement du centre de la capitale, aménagement de places, de jardins, de parcs.

Le saviez-vous ? 

Les Buttes-Chaumont, parc parisien aux nombreux dénivelés et ponts, à l’allure pittoresque, sont annexées à la ville de Paris en 1860 (elles appartenaient à Belleville, elle aussi annexée à la capitale). Carrière et véritable décharge à ciel ouvert au cœur d’un quartier pauvre et insalubre, cet espace est aujourd’hui l’un des plus appréciés des parisiennes et des parisiens: promenades, running et même ski (oui oui cet hiver !) s’y pratiquent.  Un bel exemple de formatage de la nature en ville : élégante, maîtrisée, propre.

Pour aller plus loin : « La Série Documentaire (LSD) de France Culture : quatre paysages – Les Buttes-Chaumont » – Janvier 2017

Cette nature en ville née d’une volonté politique et façonnée par les urbanistes, architectes et autres jardiniers donne un aperçu de campagne à la population parisienne. Elle se veut presque contemplative.

Au début du 20ème siècle, les aménagements d’espaces verts se poursuivent et la représentation de cette nature en ville évolue.  Offrir un cadre de vie agréable et esthétique ne suffit plus, elle doit également permettre à la population de s’adonner à des activités de loisirs (promenades, sports, sorties pour les enfants). Sa présence est rationalisée. Ces aménagements verts s’intègrent dans les projets d’urbanisme et la nature devient réellement fonctionnelle.

Nanterre - Parc départemental André Malraux - avril 2018 (c) Vdesouz
Nanterre – Parc départemental André Malraux – avril 2018 (c) Vdesouz

Une nature efficace et utile.

Les crises et les dégâts environnementaux ont fait de la nature en ville un acte militant et écologiste. Elle est évoquée aussi bien pour répondre à des problématiques environnementales actuelles (fragilité de la biodiversité, pollution de l’air, isolation et rafraîchissement) qu’à des problématiques de santé et de bien être. Qu’elle soit à la base d’actions citoyennes (mise en place de jardins potagers, de pots de fleurs, d’appropriation d’espaces vacants) ou de politiques d’aménagement (attractivité du territoire, innovation touristique, contrôle des espaces publics), la nature est instrumentalisée et technicisée.

L’ouvrage parcourt cette notion de nature plurielle façonnée par l’être humain pour l’être humain et appliquée par les politiques publiques à travers de nombreux exemples.

Le chapitre de Sylvie Brosseau, architecte-chercheuse, professeure à l’université Waseda (Tokyo), « La nature à portée de main : plante en pots des rues de Tokyo » nous fait découvrir les jardins de rue à la fois anarchiques et ordinaires des quartiers d’Edo. Comment imaginer cette mégapole dont l’espace intra-muros et l’agglomération compte plus de 42 millions et représente l’aire la plus habitée de notre planète intégrer dans son tissu urbain ces oasis de verdures ? Quel sens donner à cette appropriation de l’espace public par ces pots de plantes ? Une envie de garder le contact avec nature, de jardiner avec les autres habitant·e·s ? Une forme de résistance à la ville ? La chercheuse évoque également la possibilité que ces plantations ont de créer des limites végétalisées entre le dedans et le dehors , entre le privé et le public et de symboliser une zone de transition.

passage privé - Lannion - Avril 2018 (c) Vdesouz
passage privé – Lannion – Avril 2018 (c) Vdesouz

Les attentes des citadin·e·s en matière de nature dans leur espace de vie diffèrent selon les villes, les quartiers, les profils. Tout comme la nature en ville est plurielle, les besoins de nature exprimés sont multiples et peuvent se superposer.

Faciliter les rencontres sociales, préserver le bien-être et la santé, œuvrer pour de meilleures conditions environnementales ou encore donner à voir la nature (la seule accessible pour certain·e·s) sont des fonctions contemporaines que nous attribuons à cette nature en ville. Comme le souligne Emeline Bailly, urbaniste et chercheuse au CSTB,  » avec l’apparition de la ville durable, la nature urbaine change de statut. Elle n’est plus opposée à l’urbanisation mais ambitionne la pérennité du monde naturel. » (p. 39)

 

Une nature toujours politique. 

Les espaces verts ne sont pas uniquement considérés comme un décor urbain. Ce sont  des systèmes complets qui doivent être gérés, contrôlés, entretenus et organisés.

Les exemples de jardins partagés promus comme des espaces de sociabilisation et de végétalisation dans la ville sont des exemples très intéressants. L’article de la chercheuse Kaduna-Eve Demailly, « Le vacant jardiné institutionnalisé : confronter discours et pratiques pour interroger le lien social » permet d’avoir une approche plus nuancée de ces pratiques urbaines répandues.

Le jardin partagé connait ces dernières années un véritable engouement et devient un enjeu de rénovation urbaine très fort dans certaines communes. Les espaces laissés vacants (friches, terrains vagues, interstices entre les immeubles …) jouent aux jardins ouvriers du siècle dernier. Souvent gérés collectivement (par une association la plupart du temps, parfois accompagnés par des équipes municipales), ces jardins constituent un point de rencontre pour les  habitant·e·s d’un quartier et surtout un espace de participation citoyenne. A la frontière de l’espace public et de l’espace semi-privé  (beaucoup de ces jardins sont clôturés et accessibles uniquement lorsque les jardinier·ère·s sont présent·e·s), ces espaces deviennent des lieux sociaux dans les quartiers.

Le saviez-vous ?

A Paris, trois arrondissements concentrent 70% des jardins partagés de la capitale : le 18ème, le 19ème et le 20ème arrondissement). La moitié de ces jardins ont été crées entre 2002 et 2004. Une grande majorité de ces projets urbains a une date limite et occupe pendant un temps défini l’espace octroyé par la municipalité ou par des entreprises mixtes. La pérennité de ces jardins est rare et quelques exceptions viennent contredire la règle (zone inconstructible par exemple !).

Découvrez les jardins du 19ème !  ou l’ensemble des jardins partagés de la région Île de France 

Quand on y regarde de plus près, ces jardins se positionnent sur des anciennes zones industrielles, des quartiers dont le foncier est le plus bas de la capitale et qui manquent cruellement d’espaces verts (surtout en comparaison avec l’ouest parisien).

 

Mur végétal - Pont-Aven - Avril 218 (c) Vdesouz
Mur végétal – Pont-Aven – Avril 218 (c) Vdesouz

L’occupation de ces espaces urbains par les citoyen·ne·s peut permettre l’expérimentation de la gestion collective, d’une forme de gouvernance et de démocratie participative. Les études menées, notamment par la chercheuse Kaduna-Eve Demailly, montrent toutefois des dissonances entre les désirs suscités par ces espaces et les réalités observées : une mixité sociale moindre, un lien social fragile, une gestion des conflits et des pouvoirs compliquée.

Les effets positifs attendus dans la mise en place d’espaces partagés sont souvent idéalisés tout comme peut l’être l’ensemble des dispositifs ou initiatives prises pour que la nature en ville trouve sa place.

Le livre, de par ses approches diverses et parfois étonnantes, permet de repenser la ville d’aujourd’hui dans sa globalité, son territoire, son aménagement, son futur. La nature y a évidemment sa place et il s’agit aussi de la ressentir et de trouver en elle des sources de bien-être urbain et sortir de cette confrontation nature / ville.

 

 

(1) 54% de la population mondiale vit en ville / surface des villes = 2% (Banque Mondiale – 2017 – cf. p15)

(2) enquête menée à Lyon au printemps 2012 – 150 répondants – sous la direction de Lise Bourdeau-Lepage

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