Si Tu Savais … Comment la culture dite « populaire » peut-elle être une matière à penser pour des actions de médiation scientifique ? Comment en analysant un film, en partant d’une case de BD ou d’une publicité télé peut-on appréhender une forme de savoirs scientifiques ? ou à l’inverse comment cette culture nous parle de nous-mêmes et de nos liens avec les sciences et les techniques ? Petite réflexion du jour !

 

D’abord, première étape, définir ce que nous pouvons entendre par culture populaire sinon nous risquons de ne pas nous comprendre dès le départ.

T’es populaire ou pas ?

Ne plongeons pas dans les abîmes de la définition de la culture (je m’y perdrai!) mais intéressons nous plutôt à son adjectif : populaire. A l’origine du mot, le peuple. Populaire, ce qui vient du peuple. La mutation de ce terme à travers le temps a son importance. Son utilisation dans la langue évolue. Au 15ème siècle, nous y trouvons la notion d’appréciation ou d’appropriation par le peuple. A partir du 16ème siècle, l’aspect vulgaire ou « sans bonnes manières » déteint sur le mot pour en faire une notion péjorative. Ce qui vient du peuple ou ce qui est fait pour le peuple n’a pas de valeur ou si peu. Aujourd’hui, la culture populaire est souvent perçue comme une culture de « masse », produite pour plaire au plus grand nombre et surtout pour générer un tas de bénéfices. La logique de marché n’est jamais bien loin derrière cette approche et cette nouvelle distinction amène un concept très binaire de la culture : d’un côté une culture de qualité, la « vraie » culture qui s’appuie sur une logique purement artistique et de l’autre côté une culture bas de gamme qui s’appuie sur une logique de diffusion massive. Les termes anglais low culture ou high culture accentuent cette dichotomie.

Culture Populaire #1

Ici pourtant peu importe ce débat. Il ne s’agit pas de valoriser ou de hiérarchiser un format plutôt qu’un autre, de démontrer une domination de supports artistiques dits de qualité versus des supports purement mercantiles. Il s’agit surtout d’appréhender leur circulation dans la société, les représentations qu’ils véhiculent et comment ils se mettent en relation avec les publics. D’ailleurs, il n’existe pas une seule culture populaire mais plusieurs qui cohabitent, se croisent et s’hybrident. Comme il n’existe pas une « masse » qui représente le peuple, la société, le public. Vouloir s’adresser à tous et à toutes peut vite paraître vain et erroné.

« Pourquoi donc en France, (…), est-il impossible d’étudier des cultures dites populaires sans devoir en même temps entrer dans un débat idéologique sur l’objet étudié ? « 

Dominique Pasquier « La « culture populaire » à l’épreuve des débats sociologiques » (revue Hermès – 2005/2 (n° 42)

Alors que met-on dans cette culture populaire aujourd’hui ? 

La tendance à vouloir mettre tout ce qui n’entre pas dans la case de la culture des « élites » et donc non légitimé par les universitaires et/ou les intellectuels (œuvres classiques et/ou répondant à des critères esthétiques cadrés pour faire court) dans la case de la culture populaire serait un peu facile. La circulation de ces objets issus de la culture populaire (la bande dessinées et le street art hier par exemple, les pubs et les séries télé aujourd’hui) dans la société se fait à travers le temps, à travers leurs mutations propres, leurs réappropriations, voir même leurs détournements. Toute analyse de ces objets culturels populaires (comme pour les objet culturels dits artistiques) doit s’exécuter à travers une contextualisation de sa production et de sa diffusion. Ces analyses par un effet de répercussion, nous en disent beaucoup sur les sociétés dont les objets sont issus.

Mais quels liens avec la médiation scientifique ?

 Il est temps d’arriver au sujet de départ : l’utilisation de cette culture populaire dans les dispositifs de médiation scientifique. Comme évoqué ci-dessus, la production et la circulation des objets / supports  issus de la culture populaire concentrent un ensemble de valeurs et de mécanismes d’appropriation de savoirs scientifiques ou techniques. Les imaginaires se nourrissent également de la présence de cette culture dans la sphère publique. Comment, à travers ces objets, les publics s’ajustent ou s’opposent aux connaissances scientifiques et techniques, à l’arrivée de nouvelles technologies, aux débats éthiques qui les accompagnent ? 

Sciences & culture populaire (1)

L’idée est donc de réfléchir à la place des sciences et des techniques dans la société à travers ces supports de culture populaire et de partir de ce matériau pour explorer les liens entre savoirs et imaginaires, entre enjeux socioculturels des sciences et représentations collectives. La culture populaire est éminemment sociale et permet des convergences entre la société et la représentation de la société (un effet miroir intégrant évident une certaine distorsion)

Cinéma, publicité, bande dessinée, clips musicaux, séries télé ou encore jeux vidéos, tous ces supports véhiculent des représentations sociales des sciences. Quelques exemples seront plus parlants que des milliers de mots !

Prenons la série TV « The Simpsons ». Ce show manie depuis des années de façon subtile et particulièrement intelligente des références scientifiques. Que ce soit à travers des situations absurdes mais permettant d’aborder des concepts scientifiques réels ou à travers la représentation de scientifiques reconnu·e·s (l’exemple de Stephen Hawking intégré à plusieurs reprises au dessin animé), la série aborde des thèmes tels que la cosmologie, la physique quantique ou la climatologie  sans complexe et beaucoup de philosophie. Une telle réussite mériterait un livre ! Bon, il s’avère qu’il existe déjà !

What’s Science Ever Done for Us?: What the Simpsons Can Teach Us About Physics, Robots, Life, and the Universe – Paul Halpern (2007), physicien à l’université des Sciences de Philadephia

What's science ever done for us ? Paul Halpern

Petite précision : vous n’apprendrez certainement pas des concepts scientifiques en regardant les Simpsons, vous pourrez y déceler les représentations sociales des discours scientifiques contemporains diffusés dans la société et réadaptés par celle-ci.

Prenons un thème en particulier, celui de la posture vis à vis du changement climatique et de son infusion et retranscription par chacun des personnages des Simpsons (Maggie ne s’exprimant pas, nous l’excluons arbitrairement !). Nous avons là quatre postures différentes qui reflètent des comportements politiques et sociaux identifiés dans la population américaine même s’ils paraissent caricaturaux. Lisa, en fervente défenseure de l’environnement sonne comme étant le personnage le plus averti et le plus « conscient » des conséquences du réchauffement climatique. Elle est pourtant celle qui est le moins écoutée et qui se fait moquée systématiquement. A l’opposé Homer se moque complètement du sujet et ne lui accorde aucune importance. Entre les deux, Marge peut se montrer sensible aux arguments mais ne se positionne pas réellement alors que pour Bart, l’hédoniste par excellence, tant que l’impact n’est pas immédiat dans sa vie de tous les jours, le sujet lui échappe.

 

Autre support de culture populaire par excellence : la Saga Star Wars ! Quelques notes de musique, une phrase culte  et un maître à penser vert font (entre autres) de cet objet culturel une oeuvre identifiable même par celles et ceux qui ne la regarde pas (oui oui ça existe …). Ce space opera a rendu la science fiction accessible au plus grand nombre et permet d’aborder un tas, vraiment gros tas, de sujets scientifiques et technologiques : la conquête spatiale, la robotique, l’humain augmenté, la physique, les transports du futur (ou pas). Certains chercheurs n’ont pas hésité à proposer des livres de vulgarisation scientifique à partir de cette saga.

« Faire des sciences avec Star Wars » (2017) – Roland Lehoucq, astrophysicien au CEA, enseignant à l’école Polytechnique et à Sciences Po

« Stars Wars : la philo contre-attaque » (2015) – Gilles Vervich

« Beaucoup encore il te reste à apprendre. »

Les animations proposées en médiation scientifique autour de ce support culturel sont également nombreuses, souvent originales et toujours appréciées des publics de tous âges.

Exposition, projection-débat, ateliers pédagogiques ou encore serious game, on dirait bien que la franchise Disney a trouvé sa place dans la médiation des sciences.

 » Il s’agit donc de mener de véritables enquêtes, de faire comme si nous étions des scientifiques transportés sur ces mondes imaginaires. C’est une manière de « bidouiller » — de hacker — des monuments de la culture geek pour les détourner de leur but initial — divertir — et de s’en servir comme des prétextes pour faire de la science en jouant avec elle. Si l’épopée Star Wars est un bon support pour mener ces investigations, de nombreux autres films de science-fiction constituent aussi de
formidables portes d’entrée qui ouvrent les esprits à des questions de science. »

Roland Lehoucq, préface « Faire des sciences avec Star Wars » éditions Bélial (2015)

Comme le spécifie Roland Lehoucq ci-dessus, il ne s’agit pas de décortiquer la série de science-fiction pour en tirer une analyse scientifique. Cet objet culturel reste une pure fiction mais devient un prétexte pour construire une démarche scientifique. Partir du film est un point de départ. Ensuite, à la médiation scientifique d’apporter à la fois du contenu et surtout une méthode de mise en questionnement.

Et même si parfois cette posture peut faire naître du mépris ou du cynisme de la part de quelques académiques, elle a un mérite énorme : offrir une base de départ commune pour parler des sciences.

Autre exemple : Quand Cécile Michaut, journaliste scientifique, propose des articles sur la science issue de la célèbre bande-dessinée Gaston Lagaffe, c’est aussi un point de départ pour lancer le questionnement scientifique.  Se demander si la mouette rieuse de Gaston peut ouvrir des boîtes de conserve permet d’explorer les différentes espèces d’oiseaux et leurs becs, de questionner leur alimentation ou encore de débattre sur l’intelligence animal. (l’article est paru dans le Monde en août 2017).

Et la recherche dans tout ça ?

La première approche possible dans les cas cités est de partir de supports culturels issus de la culture populaire pour en faire un matériau de départ à l’exploration des sciences et des techniques. Une autre approche se dessine également, celle d’analyser un corpus spécifique de cette culture pour en aborder les fantasmes et les imaginaires présents dans la société. Cette démarche permet de retracer l’appropriation toute particulière des sciences et des techniques par les publics et, à travers ces distorsions culturelles, de comprendre les discours qui se diffusent, les peurs ou les désirs que ces nouvelles technologies ou avancées scientifiques font naître.

recherche et culture populaire

Cette démarche demande de définir un cadre précis, de choisir un corpus d’objets et de supports, de déterminer une temporalité pertinente en lien avec l’histoire et d’en proposer une critique contextuelle. Les objets issus de la culture populaire sont une source incroyable et presque intarissable pour raconter l’Histoire, les représentations sociales et les circulations des savoirs.

Quelques exemples :

  • la « découverte » des microbes par Pasteur et son impact dans la population à travers les chansons populaires, les spectacles de rue ou les écrits satiriques du 19ème siècle
  • l’inquiétude nucléaire des années 60 à travers les films post-apocalyptiques
  • la manipulation génétique à travers les mangas des années 90
  • L’évolution de l’intelligence artificielle et les blockbusters américains (de « Terminator » à « Matrix » en passant par « I.A Intelligence Artificielle », « Ex-Machina » et « Her »)

L’exploration des univers fictionnels sous toutes ses formes se transforme en réelle expertise académique. D’ailleurs, le saviez-vous, des unités d’enseignements universitaires ont vu le jour en France comme par exemple le Groupe Universitaire d’Etudes sur les Séries Télévisées basé en Normandie (GUEST) ou encore le réseau S.E.R.I.E.S (Scholar Exchanging and Researching on International Entertainment Serie) et intègrent ce que nous appelons les cultural studies qui mettent en relation les productions culturelles minoritaires, populaires ou « ordinaires » avec la société et ce qui la compose (politique, sciences, médias, citoyen·ne·s …). Ces productions culturelles laissant des empreintes des idées, concepts, savoirs circulant au moment de leur création, elles suggèrent et évoquent des questions d’ordre politique, éthique et économique des sciences et techniques en société. Explorer l’imaginaire collectif d’une société sur les sciences et les techniques qui lui sont contemporaines, c’est appréhender les usages sociaux des objets culturels, quitte à ébranler une certaine conception de la culture qui ne serait constituée que de chefs-d’oeuvre.

 

Vous prendrez bien un peu de pop’sciences ?

Pour finir cette réflexion (ici), il faut préciser quelque chose d’essentiel dans ces démarches : le plaisir éprouvé à allier pratique de la médiation scientifique auprès des publics avec ces supports issus de la culture populaire ou à analyser ces supports pour en comprendre nos propres regards sur les sciences et techniques. C’est se retrouver un peu soit même et retrouver les autres, c’est avoir aussi le sentiment d’appartenir à un tout collectif indéfinissable et insaisissable qui n’existe pas vraiment et qui pourtant est là : l’imaginaire collectif sur notre monde.

 

Poursuivre ces réflexions : 

le site hypothèse La Lucarne : « Une histoire socioculturelle des sciences et techniques »

Éric Maigret, « Ce que les cultural studies font aux savoirs disciplinaires »Questions de communication [En ligne], 24 | 2013, mis en ligne le 01 février 2016

Vincent Goulet, « Qu’est-ce que la culture populaire ? », Per-plexité, avril 2014

+ quelques livres : 

  • « Culture de masse ou culture populaire ? » de Christopher Lasch – éditions Climats – 2011
  • « Pop culture » de Richard MÈMETEAU – éditions Zones – 2014

  • « Propagandes silencieuses : Masses, télévision, cinéma » de Ignacio Ramonet – éditions Gallimard – 2002

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