Si Tu Savais … Le film de Xavier Beauvois « Les gardiennes » (sorti le 6 décembre 2017) met l’accent sur une période de l’histoire, la grande guerre de 14-18, période pendant laquelle femmes et hommes combattent sur différents fronts : le champs d’un coté, le champs de bataille de l’autre. Une occasion d’aborder des questions telles que l’absence temporaires des hommes dans la société, la place des femmes dans le monde du travail, les ruptures entre deux époques.

 

« Les gardiennes », film fresque relatant cinq années de la vie d’une ferme française (1915 – 1920), oscille entre absences des hommes et présences féminines dans les travaux agricoles et dans l’économie rurale. Dès les premières semaines du conflit, les campagnes se vident de ses bras, de ses chefs, de ses maris, pères, frères, voisins. Plus d’un quart de la population masculine française se mobilise au champ de bataille : agriculteurs, ouvriers, artisans, instituteurs, commerçants … tous sont prélevés pour mener cette guerre qui se voulait rapide et victorieuse.

« Il faut sauvegarder votre subsistance, l’approvisionnement de ceux qui défendent à la frontière, avec l’indépendance du pays, la Civilisation et le Droit. Debout donc, femmes françaises, jeunes enfants, filles et fils de la Patrie ! Remplacez sur le champs du travail ceux qui sont sur le champs de bataille. Il y aura pour demain de la gloire pour tout le monde. » (extrait discours de René Viviani, président du Conseil des ministres des français – Août 1914)

Gardiennes des champs

Ce discours de René Viviani dès les premiers jours du conflit montre à quel point l’Etat français est préoccupé par le manque de main d’oeuvre dans l’industrie et l’agriculture. Il faut continuer de produire : des armes, de la poudre, de la nourriture pour le front. Les femmes, « majorité silencieuse » (1) sont donc appelées à labourer, semer, récolter. Elles se mettent également à diriger, décider, investir et sauver les exploitations agricoles. C’est ce que nous montre Xavier Beauvois à travers son film, cette communauté de femmes, d’enfants et de vieillards mobilisés pour la patrie, pour la guerre. 

Telle Hortense dans « Les gardiennes », les femmes deviennent des cheffes d’exploitations agricoles pendant la durée du conflit qui ne cesse de s’allonger. A travers ce nouveau rôle, complémentaire le plus souvent à celui de mère et d’épouse, les femmes se mobilisent pour garder fonctionnelles les propriétés familiales, pour conserver ce que les hommes ont bâti, ce qu’ils vont récupérer à la fin du combat. Le changement social, oui, mais temporaire. « Quand la guerre sera finie », « A la fin de la guerre », ces rengaines que prononcent les héroïnes du film renvoient à ce futur dans lequel les hommes reprendront leur place. Mais si la guerre avait tout changé ? Si la guerre avait ouvert la porte d’une émancipation féminine jusque là rester discrète ? 

les glaneuse millet
« Les glaneuses » de Millet – 1857

Gardiennes des familles

Parmi les historien·ne·s, la thèse de la guerre émancipatrice en France est souvent discutée et débattue. Est ce que le goût des responsabilités et de la liberté de décider seules ont donné aux femmes l’envie de s’émanciper et des s’affranchir de la domination masculine ? Le travail comme vecteur de liberté pour les femmes, mythe ou réalité ? Les gender studies permettent de revenir sur cette guerre d’abord abordée de manière très masculine, axée sur les soldats et les combats, puis sur des mythes de femmes nouvelles (les infirmières, les garçonnes, les espionnes) qui auraient permis de libérer les femmes de la société patriarcale. Avec le filtre du genre, le mythe de la guerre émancipatrice tombe pour laisser place à une lente évolution de la condition féminine à travers le 20ème siècle, évolution complexe et disparate. 

Dans le film « Les gardiennes », le travail aux champs en l’absence des hommes ne semble pas confirmer une envie d’émancipation mais plutôt une envie de montrer l’éternel manque des femmes pour leurs « sauveurs ». Ce manque est perceptible durant tout le film. De l’épouse qui attend son mari prisonnier, de la jeune fille qui attend son amant trop tôt reparti au front, de la mère qui attend ses fils, des enfants qui attendent leur instituteur, … etc. Les femmes attendent de retrouver leur place de femmes, de mères et d’épouses. Certes, certaines mécanisations dans les travaux des champs viennent soulager les efforts nécessaires (arrivée des tracteurs par exemple) et annoncent le changement du paysage rural français.

Gardiennes des moeurs

Gardiennes des terres et des exploitations, mais aussi gardiennes d’un mode de vie et d’une morale sans faille, les femmes ne sont pas aussi libres que l’absence et l’éloignement des hommes pourrait le permettre. Gérer la séparation des époux et garder les femmes fidèles semblent être une préoccupation de premier ordre. Préserver les réputations de ces femmes par une forme de contrôle social témoigne de ce manque de liberté que la société leur accorde. Les femmes elles-mêmes deviennent gardiennes de cet ordre, infligeant rumeurs et médisances à celles qui s’éloignent du droit chemin.

Dans « Les gardiennes », cette omniprésence de la morale pesant sur les choix de vie des femmes montrent que les désordres que causent la guerre ne doivent pas remettre en cause la domination masculine. Le rôle des femmes restent toujours subordonné à celui des hommes. Cette guerre a cherché à maintenir, voir accentuer, la volonté du contrôle sur le féminin. Les mouvements féministes d’avant-guerre se sont diluées pendant le conflit et la fin de la guerre marque une volonté pour beaucoup de retour à l’état du pays d’avant-guerre, place des femmes comprises.

Le personnage de Francine, seule femme quittant sa condition de gardienne (malgré elle) quitte la campagne pour un autre mode de vie. Avec ses cheveux raccourcis qui annoncent la période des garçonnes des années 20, elle rejette la condition féminine traditionnelle et avertit d’une changement de règles sociales … en douceur.

 

(1) « 1914-1918 : combats de femmes » sous la direction d’Evelyne Morin-Rotureau – éditions Autrement – juin 2004)

 

Fiche Technique : Les Gardiennes

Réalisateur : Xavier Beauvois
Scénario : Xavier Beauvois, Frédérique Moreau, Marie-Julie Maille
Interprètes : Nathalie Baye, Laura Smet, Iris Bry, Olivier Rabourdin, Cyril Descours, Nicolas Giraud, Mathilde Viseux, Marie-Julie Maille, Mathilde Beauvois
Photographie : Caroline Champetier
Montage : Marie-Julie Maille
Costumes : Anaïs Romand
Producteurs : Sylvie Pialat, Benoît Quainon
Sociétés de production : Les Films du Worso, Pathé, France 3 Cinema
Distributeur : Pathé Distribution
Genre : drame
Date de sortie : 6 décembre 2017
Durée : 134 minutes

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