Les trois fictions abordées précédemment, Soylent Green, The Day after Tomorrow et Beasts of the Southern Wild, font émerger des représentations communes liées au changement climatique. La schématisation des conséquences du changement climatique, phénomène complexe, durable et souvent abstrait, souffre de simplifications parfois énormes.

De la glace, du sable et de l’eau

Dans « The day after tomorrow », le monde entre dans une nouvelle ère glaciaire. Les conséquences du bouleversement des courants marins, et particulièrement du Gulf Stream, sont amplifiées et surtout accélérées. De la station spatiale internationale (ISS), deux astronautes observent l’après catastrophe : l’hémisphère Nord de la planète se retrouve sous la neige. Cette astuce cinématographique d’utilisation d’images satellite sert à montrer l’ampleur du phénomène. Et celui-ci semble irréversible, en tout cas pour bien longtemps (en temps géologique). L’humanité doit réapprendre à vivre dans ce nouveau contexte de glaciation qui fait des pays riches le nouveau tiers-monde, et de l’hémisphère Sud, le nouvel eldorado. Nous retrouvons ces marqueurs  du changement climatique dans des films comme « The thaw » (de Mark A. Lewis – 2009), « Snowpiercer » (de Joon Ho Bong – 2013) ou encore « The colony » (de Jeff Renfroe – 2013).

Copie de We want you! (5)

La sécheresse, le sable ou encore la poussière sont aussi des marqueurs du réchauffement climatique communs dans les représentations fictionnelles. Dans « Soylent green », la chaleur étouffante qui pèse sur tout le film en est l’indicateur permanent, tout comme la disparition de la végétation et des animaux, incapables de survivre dans ce nouvel environnement aux températures inadaptées à leur substistance. Tout le film se déroule en ville et tout ce qui entoure la ville ne peut être qu’imaginé par le spectateur ce qui accentue l’angoisse d’un tel avenir. Les décors de sables et de désert se retrouvent aussi dans la série de films « Mad Max » (de Georges Miller – de 1979 à 2016), fictions post-apocalyptiques en mode guérilla du contrôle des ressources (pétrole, eau), ou encore dans « Interstellar » (de Christopher Nolan – 2014) dans lequel la poussière de sable s’immisce partout et rend les productions agricoles de plus en plus précaires, ce qui oblige l’humanité à vouloir quitter la planète pour trouver une solution ailleurs dans l’espace (mais sans forcément embarquer tout le monde).

L’élévation des eaux et les phénomènes météorologiques extrêmes (tsunamis, cyclones, ouragans) constituent les représentations les plus communes et les plus fédératrices. Le changement climatique se matérialise le plus souvent à travers l’eau, laissant une planète encore plus bleue. Le film « Waterworld », déjà cité, en est l’exemple le plus extrême puisque qu’il ne reste rien de nos continents. Cette représentation tisse un lien profond avec notre culture judéo-chrétienne et son mythe du déluge et de l’arche de Noé. Le philosophe Gaston Bachelard propose dans son essai « L’eau et les rêves » une approche très particulière de la colère des océans :

« Est-il un thème plus banal que celui de la colère de l’Océan ? Une mer calme est prise d’un soudain courroux. Elle gronde et rugit.

Elle reçoit toutes les métaphores de la furie, tous les symboles animaux de la fureur et de la rage.

(…) L’eau violente est un des premiers schèmes de la colère universelle. »

Extrait « l’eau et les rêves » – Librairie José Corti – Pages 103 et 249

Les désertifications intenses du continent africain ou encore les conséquences dramatiques des montées des eaux dans certaines parties du globe éloignées géographiquement des productions hollywoodiennes (Bangladesh, Maldives, Viet Nam par exemple) sont en grande partie exclues des fictions. Seul « Beasts of the Southern Wild » condense à la fois la conséquence locale d’un événement global dans un décor social déjà fragilisé. Simplifié, le phénomène de changement climatique parvient à garder son caractère réel et contemporain dans ce film.

Que ce soit par la glace, le sable ou l’eau, la civilisation telle que nous la connaissons semble devoir disparaître. Les catastrophes sont comme des punitions divines qui nous alertent sur les conséquences de nos actions. Nous sommes allés trop loin, nous avons dépassé les limites de notre système d’exploitation de la planète. Cette vision de fin du monde est un thème majeur de la culture judéo-chrétienne.

« These past few weeks have left us all with a profound sense of humility in the face of nature’s destructive power. For years, we operated under the belief that we could continue consuming our planet’s natural resources without consequence. We were wrong. I was wrong.The fact that my first address to you comes from a consulate on foreign soil is a testament to our changed reality. »

Extrait « The day after tomorrow » – President

Mais cette fin du monde prépare aussi à un renouveau. Prospecter le devenir de notre planète c’est se poser la question de sa durée de vie, de la façon dont on l’habite, dont on s’en occupe : c’est à la fois un questionnement écologique, politique et sociétal.

Clivages sociaux et migrations

Depuis les années 70 et « Soylent green », le changement climatique divise les hommes en deux classes bien distinctes : la première, fortunée, qui vit dans un monde technologique lui permettant de s’adapter et se protéger des conséquences climatiques, la seconde, démunie et sans avenir, survivant tant bien que mal dans ce monde ressemblant à un bidonville grandeur nature. La technique encore une fois résout un problème, au moins pour une partie des humains. Le film « Elysium » de Neil Blomkamp (2013) imagine  Los Angeles transformée en une énorme favela. Une grande partie du film est d’ailleurs tournée au Mexique. Nous sommes en 2154 et la Terre surpeuplée et polluée, écrasée de chaleur (cela rappelle sans mal « Soylent green ») a été abandonnée par les plus riches qui vivent dorénavant dans une station spatiale en orbite. Cela ne les empêche pas de continuer à exploiter les ressources de la planète en y laissant leurs usines et leurs exploitations minières, et les pauvres.

« C’est là un trait aussi courant que navrant au sein du genre post-apocalyptique : le chaos environnemental n’y fait que  généraliser, en définitive, la vie quotidienne dans les pays du Sud ; la catastrophe, c’est tout bonnement le retour au sous-développement, avec toutes les visions orientalistes que cela suppose. »

Extrait entretien Jean Baptiste Fressoz réalisé à Paris le 7 mars 2015 par Gabriel Bortzmeyer pour la revue Débordements.

Copie de We want you! (4)

Copie de We want you! (3)

L’angle Nord-Sud est quasiment permanent dans les représentations fictionnelles. Dans « The day after tomorrow », les américains doivent migrer vers le Mexique pour leur salut. Retrouvons ici notre cher président (quand il était encore vice-président)

Some Gov. “Guy: Well, what can we do about this?”

Jack Hall: “Head as far south as possible.”

Vice President: ”That is not amusing, professor.”

Jack Hall : “…Texas. Parts of Florida that aren’t flooded.

Mexico would be best. ”

Vice President : ”Mexico? Maybe you should stick to science and

leave policy to us. ”

Extrait « The day after tomorrow » -Jack Hall and the Vice-President

Le bayou de « Beasts of the Southern wild »  avec son état de précarité total accentue une certaine forme de l’exclusion sociale prédominante dans cette partie des Etats-Unis et qui tendrait à se généraliser avec la catastrophe constante qui grignoterait petit à petit la planète. Encore une fois, nous sommes au Sud.

Le témoin solitaire de la catastrophe

Autant il semble difficile au cinéma de rendre compte du changement climatique « en train de se faire », autant il lui semble également difficile de sortir du schéma du héros, témoin de la catastrophe et s’opposant au système en place. Dans « Soylent green », Charlton Heston, héros taciturne et intègre mais pas forcément politisé, du moins au début du film, incarne ce lanceur d’alerte de la prise de conscience. Son ami et compagnon d’enquête, décide de se suicider plutôt que d’affronter la vérité. Charlton Heston, quant à lui,  va jusqu’au sacrifice pour révéler la vérité et éveiller les consciences de ce peuple apathique et résigné.

Copie de We want you! (2)

Le paléo climatologue de « The day after tomorrow », Jack Hall, est un véritable héros également, prêt au sacrifice et à la gloire. Il décide même d’aller au secours de son fils bloqué par les glaces à New-York. Au début, en conflit avec le gouvernement qui n’écoute pas ses préconisations, il devient ce héros du climat, ce scientifique crédible puisque la catastrophe a vraiment lieu.

Le rôle de témoin est omniprésent dans « Beasts of the Southern wild » sous les traits de la petite Hush Puppy. Voix off et caméra subjective, les artifices audio-visuels renforcent cet aspect mais nous sommes loin de la figure du héros mythique. Le combat contre la montée des eaux est collectif. C’est toute la communauté du bayou qui lutte et c’est toute la communauté qui est vaincue.

A travers ces trois supports fictionnels, la transition du « si » au « quand » est montrée grâce à ces rôles de témoin. Les deux premiers alertent et tentent d’activer une sensibilité au changement climatique et à ses conséquences tout en soulignant les responsabilités de notre civilisation. Le dernier continue de vivre ce risque comme une source perpétuelle de défis et d’espoir.

Pour conclure  

 

“ Les hommes ont atteint à une telle maîtrise des forces de la nature qu’il leur est devenu facile aujourd’hui de s’en servir pour s’exterminer jusqu’au dernier. Ils le savent, et de là provient une bonne part de leur inquiétude actuelle, de leur malheur et de leur angoisse. ”

Extrait – “Malaise dans la civilisation” de S. Freud – 1931

Les fictions abordées à travers ce dossier permettent à la fois de fonctionner comme des alertes sur les questions environnementales liées au changement climatique en cours et comme des responsabilisations des causes de ce changement. Chacun souligne individuellement les responsabilités humaines et envisage à sa manière un avenir pour les générations futures : avenir condamné, métamorphosé, incertain mais auquel nous ne pouvons échapper.

Si « The day after tomorrow » reste le film phare pour parler du changement climatique, malgré ses énormités scientifiques et sa trame hollywoodienne sans beaucoup de nuance, c’est qu’il réussit le pari de rendre le désastre à venir visible et donc véritablement angoissant. Un film comme « Beasts of the Southern wild » ne rend pas compte du danger. Les personnages atteints par le changement climatique sont déjà des personnes démunies et ayant acceptées cet état des choses. «Soylent green » reste un scénario possible, mais son ambiance étouffante et angoissante, risque de faire naître du rejet plutôt qu’une sensibilité écologique, tant le discours responsabilisant est fort.

Il  nous parait difficile d’imaginer un monde autre que celui que nous connaissons, capitaliste et ambigu avec la nature. Les contradictions que nous retrouvons dans les représentations de ces films sont en réalités nos propres contradictions de l’écologie. L’envie de lutter contre un système industriel sans lequel nous ne savons pas vivre. Seul « Beasts of the Southern wild » s’aventure à tenter une vision communautaire apolitique, anarchique et presque matriarcale. Mais échoue à trouver une force narrative tant le film prend des airs oniriques et esthétisants.

« la catastrophe est un spectacle comme un autre. Avant d’arriver à rendre des solutions possibles, il faut rendre la catastrophe présente, et les blockbusters sont pour cela extrêmement pratique   »

Christian Chèlebourg dans l’émission RFI – « Le cinéma vert, ou comment les films parlent du réchauffement climatique » du 5 décembre 2015.

Ces dernières années, les films explorent d’autres possibles. Installation sur Mars avec « The Martian » (de Ridley Scott – 2015), autres galaxies viables pour les humains avec « Avatar » (de James Cameron – 2009) ou « Interstellar » (de Christopher Nolan – 2015) ou projet de stations orbitales habitables comme dans « Elysium » (de Neil Blomkamp – 2013), l’humanité aurait-elle déjà renoncé à la Terre ?

 

Vera de Sousa

 

Sources : 

Cinema et médiation scientifique le réchauffement climatique à travers ses représentations cinématographiques Sources.xps

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