Troisième partie du dossier consacré à la représentation du changement climatique au cinéma. Dans la partie précédente, un large focus sur le film Soylent Green présentait le réchauffement climatique comme décor à part entière et montrait les dérives dystopiques de l’anthropocène. Maintenant place au spectable format XXXL couplé au cinéma indé disons … moins caricatural !

 

Entre les années 80 et 90, peu de films reviennent sur cette question environnementale et ses conséquences. Cela ne veut pas dire que le réchauffement climatique n’est plus du tout abordé. Disons plutôt que la question se fond dans le climat ambiant. Le début des années 90 est marqué par le 1er rapport du GIEC (Groupement d’experts Intergouvernemental d’Evolution du Climat) dans lequel le pire scénario du réchauffement planétaire atteindrait les 3°C et l’augmentation du niveau des mers 65 cm.

Quelques films à relever toutefois :

« Batman Returns » (de Tim Burton – 1992) dans lequel le vilain du film, the Penguin, clame en guise de slogan politique « Stop global warming! Start global cooling! Turn the world into a giant icebox». Autre subtile référence, sa planque s’appelle « Arctic World » et part en fumée à sa mort.

En 1995 sort sur les écrans le film « Waterworld » (de Kevin Reynolds). Le réchauffement climatique a fait fondre toutes les glaces et le niveau des mers est tel que tous les continents se retrouvent sous l’eau ne laissant plus une seule terre habitable. « The arrival » (de David Twohy – 1996) met aussi en scène le réchauffement climatique. Son traitement de la question environnementale est pourtant loin des scénarios habituels. Des extraterrestres souhaitent habiter la Terre mais elle n’est pas assez chaude à leur goût. L’argumentation de l’un des aliens est implacable : « Nous finissons ce que vous avez commencé. Ce qui vous aurait pris 100 ans, nous pouvons le faire en 10. » C’est deux films sont assez proches de ce que nous pouvons communément appeler des nanards mais le message est là !

La fin des années 90 et le début des années 2000 sont marqués par une multitude de films dit films « catastrophe » dont beaucoup sont des catastrophes environnementales : éruptions volcaniques, tempêtes, épidémies, risques industriels, pollution. Comme si face à la menace de l’homme, la Terre, la nature décidait de se venger et de se débarrasser elle-même de ses agresseurs.

C’est dans ce contexte qu’apparait sur les écrans en 2004 « The day after tomorrow » de Roland Emmerich, réalisateur bien connu des studios hollywoodiens pour ses blockbusters (« Stargate », « Independance day », « Godzilla »). Sa marque de fabrique : la destruction massive.

The day after tomorrow de R. Emmerich (2004)

Le désastre du changement climatique ne se compte pas en temps géologiques (décennies) mais en jours et en heures dans le film.

Synopsis : Le film commence par une scène en Antarctique, où trois scientifiques dont Jack Hall (incarné par Denis Quaid), paléo climatologue, effectuent un forage de carotte glaciaire. Pendant cette opération, le plateau commence à se fissurer et se détache du continent de glace. De retour aux Etats-Unis, notre héros donne une conférence auprès d’une assemblée de scientifiques et de décideurs politiques durant laquelle il explique que l’atmosphère de la Terre se réchauffe en raison des gaz à effet de serre produits par les activités humaines. Il poursuit sa présentation par l’altération que connaissent actuellement les courants océanographiques et particulièrement le Gulf Stream, due à la fonte des glaces et à la grande quantité d’eau douce qu’elle délivre dans les océans. Paradoxalement, le réchauffement climatique créera selon le paléo climatologue une nouvelle ère glaciaire sur la planète. Peu de temps après cette présentation, moquée par certains, les catastrophes se multiplient : grêlons au Japon, neige en Inde, tornades en Californie, montée des eaux en Nouvelle-Ecosse.

Place à l’action !

La première partie du film est comme une claque, du 100% film catastrophe, avec une longue de séquence de raz de marée dans la ville de New-York spectaculaire qui rappelle un film datant de 1933 « Deluge » (de Félix E. Feist). Pensé pour en mettre plein les yeux avec un budget de production de 125 millions de dollars, une campagne de communication intense et imaginative, les recettes du film dépassent les 545 millions de dollars dans le monde à la fin de l’année 2004. 21 millions d’américains ont vu ce film dans les salles en 2004 (10% de la population adulte du pays). C’est un véritable succès … commercial.

La communauté scientifique ne tarde pas à mettre en évidence les erreurs scientifiques du scénario, la plus grosse étant évidemment l’échelle de temps des événements et de celle des calculs de prévisions du climat : il faut plusieurs années et de nombreux chercheurs pour élaborer un modèle climatique. Un travail d’équipe et de longue haleine qui est presque occultée dans le film, laissant à notre héros paléo climatologue le rôle du sauveur de l’humanité. Même s’il n’est pas totalement isolé, il apparait comme celui qui synthétise les informations, les comprend toutes et c’est lui qui préconise toutes les solutions, même politiques.

Jack Hall: (…) Our climate is fragile. At the rate we’re burning fossil fuels and polluting the environment, the ice caps will soon disappear.

Vice President Becker: Professor, uh, Hall, our economy is every bit as fragile as the environment. Perhaps you should keep that in mind before making sensationalist claims.

Jack Hall: Well, the last chunk of ice that broke off was about the size of the state of Rhode Island. Some people might call that pretty sensational.

“The day after tomorrow” est considéré comme un film qui marque un moment clé dans l’histoire du cinéma environnemental. Le film utilise toutes les représentations iconiques du changement climatique, celles que nous avons encore aujourd’hui : le scientifique solitaire et ses bâtons de glace, les tempêtes destructrices, la ville noyée sous les flots. Malgré ses lacunes scientifiques et ses clichés, le film donne une opportunité énorme à la communauté scientifique de s’exprimer sur le changement climatique. Par exemple, dans la presse américaine, 66 articles traitent du changement climatique sur le mois de mai 2004 (il y a eu 50 sur les 4 premiers mois de l’année). Gavin Schmidt, climatologue et directeur de l’institut de recherche Goddard de la NASA en profite pour affirmer :

The Day After Tomorrow » was so appallingly bad, it was that that prompted me to become a more public scientist – Vidéo à voir ici

En France, Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue, directrice de recherche (CEA) au Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement (LSCE) consacre une vidéo à décrypter les messages scientifiques du film ! (Universcience TV / Risques versus Sciences de Sébastien Verdier). A côté de ton le faste du film, c’est peut-être l’élément le plus positif à retenir sur son impact.

Copie de We want you!

Le cinéma se trouve dans une sorte d’impasse pour évoquer clairement le changement climatique et ses conséquences. Il n’a pas les ressources nécessaires pour infuser cette catastrophe durable et globale à travers un  film. Le choix de le traiter sous forme de film catastrophe devient presque une évidence. Après 2004, de nombreux films font référence de façon explicite ou implicite au changement climatique : « The day the earth stood still » (Scott Derrickson – 2008), « Quantum of Solace » (Marc Forster – 2008), « Wathever works » (Woody Allen – 2009), « Avatar » (James Cameron – 2009). Le troisième film sélectionné du corpus est très éloigné de « The day after tomorrow » et de ces effets spectaculaires.

The beasts of the southern wild

“Beasts of the southern wild” de Benh Zeitling, après une présentation au festival Sundace en janvier 2012, sort dans les salles américaines quelques mois plus tard. Film modeste au budget de 1,8 millions de dollars, il situe son action dans un monde où la catastrophe semble avoir déjà eu lieu et continue son œuvre, comme pour « Soylent Green ».

Synopsis : En Louisiane, dans le bayou de la Nouvelle-Orléans, une communauté modeste survit à la montée constante des eaux dans ce qu’ils appellent « the bathtub » (le bassin). Une petite fille de six ans, Hush Puppy, vit seule dans sa cabane. Un jour, une tempête à laquelle se préparent les membres de la communauté fait monter les eaux, détruit leurs habitations et disperse les habitants. Leur « village » devient impraticable, incultivable et ils doivent vivre sur des embarcations de fortune. Jusqu’au jour où ils décident de faire exploser la digue qui sépare leur univers de celui  du « continent » moderne et industriel.

La Louisiane est l’un des sites les plus précaires des États-Unis. Certains secteurs de la Nouvelle-Orléans sont situés à 6 mètres sous le niveau de la mer. Un système de digues hautes de 4 mètres protège la ville et des pompes évacuent les eaux de pluie vers l’océan. En 2005, l’ouragan Katerina, l’un des plus puissants et des plus dévastateurs que les Etats-Unis aient connu, fait revivre le débat autour des conséquences directes du changement climatique. Même si la communauté scientifique reste prudente à lier ce type de catastrophes naturelles au changement climatique, le couplage entre océans et atmosphère étant complexe, les médias s’empressent de mettre en avant les impacts directs des changements environnementaux. Dans « Beasts of the Southern Wild », le cataclysme est visible et palpable pour les spectateurs. Tout est sale, cassé, en état d’abandon. L’eau monte et monte toujours, laissant derrière elle des habitants démunis qui pourtant n’arrivent pas à quitter la terre qu’ils aiment. Suite à la tempête qui balaie le « bathtub », les survivants s’empressent de proclamer :

WALRUS – “When the water goes down, I’m gonna French kiss the dirt!”

MISS BATHSHEBA – “Water’s not goin’ down man.”

WINK – “Nah, that’s my beautiful place under there.”

MISS BATHSHEBA – “Man you know they got plenty of salt coming into that water, everything beautiful is gone. Trees are gonna dies first, then the animals, then the fish.”

Cette Louisiane est en situation de catastrophe continue, en lutte contre les éléments de la nature mais avec cette volonté d’être en harmonie avec elle, en lutte contre les éléments de l’industrialisation mais ne pouvant vivre sans le refuge qu’ils lui procurent (digues, médicaments, hôpitaux).  Et puis, comme une fable, le film imagine à travers les rêveries de la petite fille, le retour d’animaux préhistoriques, les aurochs, suite à la fonte des glaces qui les auraient libérés. Cela fait quelques années que des équipes de recherches s’intéressent à ce que les glaces nous réservent comme surprise : bactéries, virus, espèces disparues. Ce sujet, bien qu’intégré dans un fantasme d’enfant, représente aussi une réalité scientifique intéressante et actuelle.

Mais le film, malgré ses représentations nuancées, sensibles et plus que réalistes quant à une montée des eaux progressive face à laquelle il est difficile de lutter, nous raconte une Amérique pauvre et oubliée, un drame social fragile à la solidarité sans faille dont le changement climatique ne devient qu’un décor de prétexte. Il serait presque passé inaperçu dans le paysage cinématographique si le président américain Barack Obama n’avait jugé bon de le recommander à Oprah Winfrey pendant l’été 2012 (ça c’était la minute gossip!)

Étrangement, le film connu un véritable succès pour un film indépendant durant l’été 2012 et au delà et provoqua lui aussi, à plus petit échelle, une ouverture de dialogues scientifiques sur les impacts immédiats et palpables du réchauffement climatique. Le réalisateur se défend d’avoir fait un film environnemental, il s’agirait, pour lui d’un film avant tout politique. Mais n’est ce pas essentiellement ça le changement climatique, de la politique ?

 

A suivre la dernière partie du dossier avec une synthèse des représentations discursives des climats futurs & les ressources !

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