Si Tu Savais … c’est l’histoire d’un titre de bouquin qui éveille ma curiosité par son titre qui résonne en plein avec mon actualité professionnelle, c’est l’histoire d’une rencontre passionnante avec un philosophe des sciences (aussi biologiste), c’est l’histoire d’une enquête sur fond de pollution et d’expertises.

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« Brouillards toxiques » Alexis ZIMMER, éditions Zones Sensibles, nov. 2016

L'(H)histoire commence ainsi … entre poésie et épouvante. Dans la vallée de la Meuse, en ces premiers jours de décembre 1930, un brouillard épais s’installe, comme une « masse organique » planant au dessus des toits et des cheminées des usines.

 

« Chère petite Yvonne. Tu imagines sans peine dans quels sentiments j’ai été ce matin, quand j’ai appris par les journaux qu’un brouillard empoisonné s’étendait sur la Belgique et le nord de la France, qu’il paraissait s’avancer sur Paris … Je songe à notre Pierrot, si exposé aux crises d’asthmes … C’est une histoire abominable. J’attends avec impatience de savoir ce que diront les journaux de demain. Ici, il y a aussi un peu de brouillard, et la température est plutôt douce. Que n’êtes-vous pas tous auprès de moi, loin de cette Europe où traînent encore les miasmes et les gaz de la guerre! » – 6 décembre 1930 (4ème de couverture)

Le brouillard se dissipe et l’enquête commence. Experts de tous profils sont appelés à se prononcer sur ce brouillard. Les savants ont la parole. Les hypothèses scientifiques vont bon train. Une soixantaine de morts, sans compter les malades, les souffreteux, cela a de quoi inquiéter. Microbes, fuite de gaz d’anciennes galeries minières, poussières d’éruption volcanique, complot soviétique, essais militaires … quelle(s) cause(s) attribuer à ces décès ?

Et les usines toutes proches qui crachent leur fumée jour et nuit ? Ces établissements industriels à proximité, au milieu des paysages ? Quelle responsabilité peut avoir cet assemblage de fourneaux, d’aciéries, de fours à coke ?

« Hydrogène, anhydride sulfureux, acide sulfurique, acide chlorhydrique, acide fluorhydrique, fluorure d’ammoniac, fluorure de zinc, oxyde de carbone, anhydride carbonique, acide sufhydrique, oxyde d’azote, bioxyde d’azote, acide nitreux, acide nitrique, ammoniaque, sulfure ammonique, hydrocarbure, vésicules de goudron, phénol, naphtaline, suie, poussières de ciment, poussières de chaux, poussières métalliques, oxyde de zinc, plomb, anhydride arsénieux, arsénamine, alcool méthylique, alcool éthylique, aldéhyde formique, chlorure de zinc, silice d’aciérie Bessmer » (page 61/62) – liste des composants identifiés dans les fumées industrielles.

L’essai historique d’Alexis ZIMMER, philosophe de formation et biologiste, est en réalité une contre-enquête : il replace le brouillard toxique de 1930 dans sa propre histoire. Transformation du territoire de la vallée de la Meuse, dilution des responsabilités, rapport sciences et société, sciences et politique voir même sciences et justice, ou encore modification des corps, chaque facteur de cette (H)histoire est autopsié, décrypté, décoder.

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« Brouillards toxiques » A. ZIMMER, éd. Zones Sensibles, nov. 2016

 

L’autorité de la Science comme seule pouvant garantir la vérité et dénoncer les contestations est au cœur de cette contre-enquête. Lorsque celle-ci est critiquée ou remise en question, cela ne peut être que par des « ligues anticapitalistes », des fous antimodernes. Les contestations de ces émanations toxiques produites quotidiennement ne sont que « croisades barbares contre l’industrie sans qui nous ne sommes rien » (p. 138). Pourtant d’autres  voix scientifiques diffèrent.  

En 1872, Robert Angus Smith, chimiste britannique, après une vingtaine d’année d’expériences et de recherches déclare : « Nous sommes exposés à de grands changements climatiques qui découlent des conditions de notre civilisation ».

En 1882, un autre chimiste britannique, Edward Frankland affirme lors d’une conférence à la Royal Institution of Great Britain : »la production si fréquente de brouillards est le signe d’une altération du climat. » Il préconise de mettre en place des stations de mesures de l’air afin d’analyser l’altération et prévenir les populations.

Dans le même temps, se met en place des administrations de contrôle et de surveillance : déterminer les quantités de gaz, analyser les différents endroits susceptibles de produire des brouillards, calculer les vitesses d’oxydation du dioxyde de souffre, créer des jardins témoins près des usines, établir des échelles de dangerosité des fumées, déterminer les doses acceptables … L’arsenal administratif est lancé.

La démonstration scientifique de la mortalité causée par le brouillard est partiellement validée suite aux enquêtes de 1930. Pourquoi, cela n’a t-il pas suffit à éviter sa reproduction? Pourquoi, les brouillards se multiplient, se mondialisent, s’installent. La science explique ces brouillards. Mais les questionne t-elle ? Serions nous amnésiques ?

Aujourd’hui, la pollution de l’air  fait partie de notre paysage invisible. Elle est acceptée et négociée à coup de capteurs, de gadgets filtrants et d’espoir en la technique de demain.

« Je sors de l’écriture de ce livre avec la conviction que nous avons moins besoin de solutions ou d’innovations techniques que de pratiques et de sensibilités nouvelles. » (p. 224)

Personnellement, je sors de la lecture de ce livre assez bouleversée de tant d’oublis. Récrire l'(H)histoire avec notre regard et nos savoirs actuels est essentiel pour réactiver les mémoires et enclencher les possibles.

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« Brouillards toxiques », A. ZIMMER (extrait lithographie Liège en 1855) 

 

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