Étude de l’article «Le stéthoscope, la seringue et le stylo-plume. Les médecins dans la publicité pour médicaments « éthiques » – Thierry Lefebvre, 2006

Thierry Lefebvre est maitre de conférences en sciences de l’information et communication à Paris VII et également directeur de la Revue d’histoire de la pharmacie.

Introduction :

Cet article est le rendu d’une étude d’images et de slogans publicitaires parus dans la presse professionnelle de la santé entre 1960 et l’année 2000. Les revues sources sont destinées au médecin généraliste et on y trouve par exemple «  le panorama du médecin », « le généraliste », « le quotidien du médecin » ou encore « la revue du praticien ».

Les médicaments promus dans ce type de revues sont les médicaments « éthiques », médicaments uniquement disponibles sur ordonnance et remboursés totalement ou partiellement par la Sécurité Sociale.

Au total, un millier de supports disponibles sont étudiés et parmi ce corpus, l’auteur sélectionne ceux représentant un médecin afin d’en analyser la représentation et la mise en scène. Au final, c’est une quinzaine de supports qui alimentent l’étude.

L’étude :

La première chose à retenir c’est que le médecin est peu incarné dans les publicités pour médicaments. 15 supports sur 1000 disponibles ça ne pèse pas bien lourd pour une étude. Toutefois, ces supports permettent de dégager une certaine image publicitaire du médecin généraliste : il s’agit presque toujours d’un homme (les femmes apparaissant dans les pubs à partir des années 90), âgé entre 40 et 60, portant des lunettes, une alliance, une montre et habillé de façon très classique , veste / cravate. Évidemment, ces objets sont des symboles qui en disent déjà beaucoup :

  • l’alliance pour le côté paternaliste, homme de confiance
  • la montre, gage du temps accordé à ses patients mais aussi aux autres qui attendent ses soins
  • les lunettes pour, je cite « l’acuité de son regard et la rigueur de ses examens cliniques »
  • la tenue classique, veste et cravate, rappelle qu’il s’agit d’un homme de la ville, d’une certaine catégorie socio-professionnelle.

Quelques variantes apparaissent avec le temps. Des femmes. Des tenues moins classiques, disparition de la cravate, et même de l’alliance. Les représentations tendent également à rajeunir dès les années 90. Le médecin est rarement présenté face à l’objectif, de façon frontale, 2 ou 3 clichés uniquement. Il est surtout représenté dans l’exercice de sa fonction : soit en auscultation soit en prescription. On retrouve là le stéthoscope et le stylo-plume cités dans le titre de l’article.

Le stéthoscope est le seul instrument d’auscultation représenté dans le corpus des publicités étudiées. Quant au stylo-plume, il est ultra-présent dans la majorité des supports. Ces deux objets sont une synthèse de la mission des médecins généralistes : diagnostiquer et prescrire.

La représentation du médecin qui ressort de cette étude n’a rien d’exceptionnelle. Et la question se pose : qui sont les médecins généralistes en France ?

En France nous avons 90 000 médecins généralistes. C’est un chiffre qui est en recul chaque année et la filière généraliste est de moins en moins sélectionnée par les étudiants en médecine. 45% de ces médecins sont des femmes et on estime qu’elles seront plus de la moitié d’ici 2020. La moyenne d’âge est de 52 ans (49 pour les femmes). Dernier chiffre à avoir en tête : les français voient en moyenne 5 fois par an leur médecin « de famille ».

Une fois que l’on connait un peu mieux le sujet de l’étude vient une deuxième question : pourquoi Thierry Lefebvre a eu envie de se lancer dans cette analyse en 2009 ? Y avait un contexte particulier pour l’inciter à se pencher sur l’incarnation de ce personnage dans les pubs de médicaments éthiques ?

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Prescription médecin généraliste – Dossier : expert du stylo-plume ?

Le contexte :

J’extrapole complètement par rapport à l’étude du texte mais j’estime que cet article n’est qu’un tremplin justement vers un sujet beaucoup plus large. Même si l’auteur n’y fait pas référence, son article parait au moment où le scandale du MEDIATOR commence à faire les gros titres. Sans revenir sur l’affaire, en voici une synthèse rapide :

Le MEDIATOR contient du benfluorex, principe actif attribué aux laboratoires Servier et molécule proche de l’amphétamine et potentiellement assez toxique. Il a été prescrit en France entre 1976 et 2009 dans le traitement de cas de diabète 2 avec forte surcharge pondérale. Premières alertes sur des dangers éventuels dès les années 90. Le benfluorex est interdit mais pas le MEDIATOR. Aux Etats Unis, les molécules sont interdites dès 1997. En France, on lance une étude de pharmacovigilance sur le benfluorex car le médicament sort de son champs d’utilisation dans le cadre du diabète et serait davantage prescrit pour des personnes en surcharges pondérales. Un chiffre important ressort de l’étude : 35% des prescriptions seraient faites hors champs d’application du médicament. Dès les années 2000, plusieurs cas de décès sont liés au MEDIATOR. Le conseil national des Ordres des Médecins appelle à la vigilance sur la « surprescription ». La revue « Prescrire », revue professionnelle de santé, seule revue libre de publicité et de subventions, appelle également à la vigilance sur ce médicament en 2003 et 2006. L’étude des autorités est toujours en attente et le MEDIATOR voit son renouvellement de l’AMM (Autorisation Mise sur le Marché) pour la France en 2008.

Début 2009, une médecin pneumologue monte au créneau, Irène Frachon, et apporte son étude directement à la Commission Nationale de Pharmacovigilance. L’AMM du MEDIATOR est suspendue en novembre 2009 et le médicament est retiré des pharmacies.

Trois choses à retenir de ce parcours du MEDIATOR :

> la prescription : On retrouve ici notre médecin généraliste, notre homme de 52 ans environ, à l’allure paternel qui est au cœur des soins des français (pour rappel la moyenne de visite des français : 5 fois par an).

Ces médecins ont –ils le stylo-plume « facile » ? Il ne faut pas oublier que les français furent longtemps les champions européens de consommation de médicaments. En moyenne, un français consomme 48 boites de médicaments par an et sort de chez son généraliste 9 fois sur dix avec une prescription. Comme si l’acte de prescription était nécessaire, qu’il répondait à une contre-partie au paiement du temps passé avec son docteur. Ce n’est pas pour rien que le stylo-plume est ultra présent dans l’étude de Thierry LEFEBVRE.

Alors cela peut paraitre logique d’attribuer à ces médecins une partie de la responsabilité dans l’affaire du MEDIATOR et plus largement dans la surconsommation des médicaments. Mais attention, il y a d’autres facteurs à relever derrière cette image du généraliste écornée :

> A quelle type d’information ont-ils accès ? De quoi est composée la « formation continue » et comment se fait la sensibilisation des médecins aux nouvelles découvertes, aux vigilances à accorder, sans altérer leur libre-arbitre ?

Je citais plus haut la revue « Prescrire », seule revue médicale dédiée aux professions de la santé, généralistes bien sûr (50% des lecteurs) mais également pharmaciens, étudiants en médecine et spécialistes, exempte de publicités et de subventions. Elle ne fonctionne que grâce aux abonnements, environ 30 000 pour l’année 2014-2015. Cette revue est une exception dans le paysage de la presse médicale professionnelle.

En 2007, un rapport de l’IGAS (l’Inspection Générale des Affaires Sociales) sur la qualité de l’information apportée aux médecins en matière de médicament met en avant la sur-information de la part des laboratoires dans les revues spécialisées et démontre que la stratégie promotionnelle des industriels pharmaceutiques est économiquement très puissante : 12 à 15% de leur CA soit environ 3 milliards d’€ en France. Cet investissement massif par le biais de la pub mais aussi par l’organisation d’évènements, le dispositif des visites médicales et de la formation, parasite le jugement des prescripteurs. Même si leurs actions promotionnelles sont limitées et sous surveillance (par exemple la loi « anti-cadeau » de 1993 qui a révolutionné les pratiques des labo, et qui ont vu muter leurs modes de communication), les industries pharmaceutiques ont une véritable force de frappe pour promouvoir leurs produits, même si il y a des contraintes réelles qui leur sont imposées. L’auteur rappelle dans son article les différentes étapes de réglementation de la publicité des médicaments éthiques et les différentes phases d’adaptation des laboratoires pharmaceutiques.

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Surconsommation de médicaments en France – quelles responsabilités ?

Et puis dernier point et non des moindres, c’est la part des institutions de régulation. Il y a des nombreux acteurs dans le domaine de la santé, du médicament :

Je cite au passage la Haute Autorité de Santé (HAS) qui a pour mission, entre autres, d’évaluer les produits de santé et les pratiques professionnelles. On peut citer également l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament (ANSM), anciennement l’AFSSAPS – (Agence Française de la Sécurité Sanitaire des Produits de Santé) – changement de nom en 2009, sous la tutelle du Ministère de la Santé et doté d’un budget de 115M€ pour mission première : « être garante de la sécurisation du message promotionnel autour des pratiques professionnelles et des médicaments ». L’IGAS, que nous avons vu tout à l’heure, qui contrôle et évalue la mise en œuvre des politiques publiques en matière de santé. Nous avons également l’INVS, l’Institut National de Veille Sanitaire. Qui assure des missions de veille et d’alerte en cas de risques sanitaires.

On peut citer également d’autres organismes ou comité qui touchent de près ou de loin à la sécurité sanitaire tels que le CNSS (Comité National de la Sécurité Sanitaire) mais aussi l’Orde National des Médecin.

Dans le cas du MEDIATOR, les messages d’alertes ont transité par tous ces acteurs à un moment ou à un autre, entre les années 90 et 2009.

 Conclusion :

Le scandale a d’ailleurs remué tous le système institutionnel.

Se poser la question de la représentation du médecin généraliste c’est réfléchir à sa mission auprès des citoyens, des patients. Est-ce que ces médecins généralistes seraient réduits à n’être que des experts du stylo-plume ?

Ce sont eux qui sont en lien direct avec les consommateurs de médicaments. C’est par eux que peuvent passer des messages de prévention, de vigilance, d’information sanitaire. Encore faut-il que les informations qu’ils reçoivent ne soient pas parasitées par les intérêts économiques des industriels et qu’ainsi ils puissent répondre à toute les missions que nous leur confions.

Pour finir, une scène à regarder issue du film « La crise » de Coline SERREAU et datant de 1992. (à voir à partir de 3mn – pétage de plomb garanti !) – Vidéo ICI

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