« De l’engagement savant aux contre-expertises associatives » – Article de Sezin Topçu – Natures Sciences Sociétés 14, 249-256 (2006)

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Présentation article & thématique :

Il s’agit d’un article paru dans la revue « Nature Sciences Sociétés » en 2006 et écrit par Sezin Topçu, historienne et sociologue de formation, chercheuse au CNRS. Sa thèse porte l’action contestataire du nucléaire en France entre 1968 et 2008. Cette thèse a nourrit sa première publication en 2013 « La France nucléaire. L’art de gouverner une technologie contestée ».

Dans cet article, Sezin TOPCU analyse la prise de position des scientifiques et leur expression dans la sphère publique au sujet du nucléaire, civil ou militaire. Son étude est constituée en grande partie par des entretiens auprès de scientifiques connus pour leur prise de parole sur le sujet et l’analyse des publications de ces derniers.

Elle découpe son étude en trois périodes marquées : les années 50-60, les années 70 jusqu’à 1986 et le post-Tchnernobyl.

Ces trois périodes correspondent également à trois figures dominantes du scientifique : le savant engagé, le chercheur critique et le scientifique accompagnateur. Même s’il existe évidemment une porosité et dans les périodes et dans les figures.

Les savants engagés :

Les bombardements atomiques de la seconde guerre mondiale ont soulevé de nombreuses questions. A ce moment-là, les engagements des savants sont doubles : mouvement pacifiste, avec un appel à la prudence des abus que la science peut voir naître mais qui prône également une science utile au progrès de l’humanité.

Les savants souhaitent se désolidariser non de leur science mais de son utilisation militaire. Ils portent un discours universel de paix et prennent position pour une « morale » universelle tout en continuant les recherches sur l’atome.

La France crée dès 1945 le commissariat de l’Energie Atomique (CEA) et une entreprise publique industrielle, Electricité de France, en 1946. Pendant que le débat de l’atome est porté sur ses utilisations militaires, son utilisation civile se fait discrètement mais surement.

En 1955, une commission consultative est créé afin d’évaluer les coûts d’une implantation de l’électronucléaire en France, la commission PEON (Production d’Electricité d’Origine Nucléaire) et est placée sous la tutelle du ministère de l’Industrie.Composée d’experts issus du CEA, d’EDF et d’industriels tels que St Gobain ou Alsthom, ce comité a souvent été critiqué justement par l’origine même des ses membres :même école (pour la plupart polytechniques), profil homogène et  savoir issu des mêmes formations. Et surtout, par les intérêts économiques très importants qui les lient. Une nuance importante est faite entre le terme d’expert et le terme de savants.

Les experts possèdent un savoir issu des industries ou des laboratoires indépendants. Les savants restent issus de l’académie ou des institutions de recherche.

Le chercheur critique

Post 68, un climat social en France voit la montée des critiques de la société technique et capitaliste. On part d’une protestation générale qui inclut un mouvement écologique dont le mouvement anti-nucléaire en est une partie.

S’ajoute à cela, la critique par les jeunes chercheurs d’une professionnalisation, d’une industrialisation de la science qui provoque une césure entre la production des savoirs et son application politique. Le parallèle laboratoire / usine est utilisé pour décrier une science élitiste, une hiérarchie toute puissante et une science divisée (rappel de la division du travail et de la perte de vision globale). C’est dans ce climat que naissent des journaux et des groupes dénonçant une société technicienne et nucléaire : « Survivre et Vivre », « La Gueule ouverte », « le Sauvage ».

Le gouvernement français a, depuis les années 60, réalisé de nombreux tests et exploré différentes pistes de développement de l’électronucléaire. En 1970, la première centrale française est active à Chooz dans les Ardennes. Suite au choc pétrolier et à la crise économique de 1974, la France est prête pour l’implantation massive de l’électronucléaire. Le plan Messmer est lancé. On parle alors du « tout nucléaire » qui prévoit une production d’électricité d’origine nucléaire de l’ordre de 75% d’ici 1980.

Dès l’annonce du plan, l’affrontement est lancé entre experts gouvernementaux qui assurent le peu de risque de l’électro-nucléaire, et chercheurs, pour la plupart physiciens, qui refusent de cautionner cette politique du tout nucléaire. Ils ne remettent pas en cause le nucléaire civil, ils remettent en cause son utilisation massive et la recherche permanente de rentabilité qui peut conduire aux risques. Ils prennent position en tant que scientifiques compétants, c’est-à-dire prenant la parole sur leur domaine de recherche, mais aussi en tant que citoyen. Derrière cette prise de position beaucoup de politique : CFDT, PCF, Parti Socialiste. Cela renforce le clivage entre les experts gouvernementaux et le milieu scientifique « académique ».

En novembre 1975 nait une association, le GSIEN, le groupement scientifique pour l’information de l’énergie Nucléaire. Sa mission première est d’étudier les communications des « experts » en énergie atomique et d’identifier les bonnes informations de la propagande. Ils ne se positionnent pas en tant qu’expert, ce terme étant laissé au domaine de la production et de l’industrie. Ils fondent leur propre revue « la gazette nucléaire », toujours active aujourd’hui.

Le scientifique accompagnateur

Tchernobyl marque un véritable tournant dans la prise de position des scientifiques sur la question des centrales nucléaires et la dépendance massive de l’énergie électronucléaire.

L’accident a lieu le 26 mars 1986, un samedi. Le mercredi 30 mars, l’accident prend le nom de catastrophe dans les médias. Le vendredi, le France est touchée par le nuage radioactif, notamment dans le sud-est. Mais les vents ayant tournés, le nuage repart d’où il vient.

Le professeur Pierre Pellerin, directeur du Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI, attaché au ministère de la Santé) affirme que le taux de radioactivité constaté est très bas et ne présente aucun risque. Jeudi 8 mai, des experts du CEA prennent la parole pour expliquer que la France est à l’abri de ce type de risques d’accident. Là on ne parle plus de l’accident en lui-même mais de la gestion des possibilités d’accidents. Polémique et scandale plus d’une semaine après la catastrophe autour des experts officiels mandatés par l’Etat. Les français finissent par penser en majorité que le gouvernement ment ou du moins cache des informations capitales.

Il faut imaginer qu’à ce moment-là, l’expertise scientifique d’où qu’elle vienne, CEA, agence de sécurité, organisation mondiale, peu importe, cette expertise scientifique est mise en doute et discréditée par la population.

Peu de temps après les événements, deux associations sont crées : la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (CRIIRAD) et L’Association pour le Contrôle de la Radioactivité dans l’Ouest (ACRO). Ces deux structures possèdent chacun leur propre laboratoire et affichent leur indépendance financière, politique et c’est important de le souligner aussi, indépendance vis-à-vis d’un profil type de chercheur et de scientifique. De plus, ces associations font appel aux citoyens bénévoles pour être acteur de la surveillance de leur environnement.

Ce modèle de scientifique accompagnateur se distingue nettement des deux profils que nous avons vus.

Conclusion

Même si l’existence d’organismes indépendants est salutaire pour le débat public et apporte des informations complémentaires aux informations « officielles », il faut noter qu’il s’agit là d’un rôle de contrôle et vigilance, mais en aucun cas de décision ou de gestion. Cette partie-là reste aux mains des acteurs dont les enjeux économiques sont supérieurs aux enjeux environnementaux.

En bonus une petite vidéo où le rôle de l’expertise nucléaire est encore bien identifiée.

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