La (R)évolution de l’Homme,
Nouveau lieu, nouveaux liens ?

 

Le musée de l’Homme rouvre ses portes ce jeudi 15 octobre 2015, après six années de fermeture. Un nouveau lieu complètement repensé et modernisé pour raconter l’humain. Le lifting dépoussiérant ne s’est pas arrêté à la peinture, il semble qu’il ait permis aux racines historiques et scientifiques du musée, chargées de controverses, de réapparaître. Alors ce musée, une révolution?

 

Le terme de révolution a cela de surprenant qu’il peut exprimer une idée et son exact contraire. En astronomie, la révolution indique un mouvement en courbe fermée dont le point d’arrivée est aussi le point départ. En histoire, ce terme désigne plutôt un bouleversement des institutions politiques et sociales par des moyens radicaux.  Cette dichotomie semble tout à fait applicable à l’évolution de ce musée.

L’Homme nouveau

Impossible de replonger dans l’histoire du musée et de son fondateur, Paul Rivet, sans effectuer un parallèle avec les liens politiques et sociaux qui unissent le musée aux scientifiques et au public. Après un voyage à Berlin au Printemps 1933, Paul Rivet, anthropologue et alors directeur du Musée d’Ethnographie du Trocadéro (MET), ne peut qu’être inquiet et préoccupé de l’utilisation du discours scientifique nazi multidisciplinaire autour de l’eugénisme et de la suprématie de la race aryenne. Histoire, philosophie, littérature, économie, droit et bien évidemment, biologie et anthropologie, toutes participent à une « rééducation » du peuple allemand, favorisent le façonnage de l’idéologie nazie et prônent une certaine « qualité biologique » de la population.

C’est donc en tant que militant que Paul Rivet participe au projet de création du Musée de l’Homme lancé en 1937 par le Front Populaire.

« Un peuple ne peut être défini que par l’ensemble de ses caractères physiques, culturels et linguistiques. C’est cette conception synthétique que le Musée de l’Homme s’efforcera de rendre accessible au public. Ce public saura ce qu’il faut penser scientifiquement de cette notion de race qui, à l’heure actuelle, trouble tant d’esprits. » – Paul Rivet

 

L’enjeu est de taille : pour la première en fois en France, les sciences de l’humain se réunissent dans un même lieu et rassemblent des disciplines scientifiques complémentaires et controversées, permettant ainsi de mieux les confronter et les enrichir mutuellement. Le 20 juin 1938, le premier musée-laboratoire interdisciplinaire des sciences de l’Homme est née. Voué à évoluer en même temps que ses recherches, il est engagé à en diffuser les contenus auprès du public et ainsi participer à une éducation populaire. Les liens forts entre la science, le politique et le public se tissent au Musée. Pourtant, avec le temps et les crises, ces liens s’altèrent et se desserrent. Les ethnologues étudient ailleurs et le public déserte l’institution.

L’Homme oublié

Le musée se modernise peu. Seules quelques expositions temporaires parviennent à renouer les liens entre les scientifiques et le public, et à redonner au lieu son aspect pluridisciplinaire. Ainsi, la génétique entre au musée à travers l’exposition « Tous parents, tous différents », la paléontologie et l’archéologie avec l’exposition semi-permanente « La nuit des temps » et la démographie et la sociologie avec l’exposition « 6 milliards » en 1994 qui affiche une volonté d’intégrer l’impact et la responsabilité de l’Homme sur la nature.
« Ce musée créé en 1938 (…) n’avait quasiment pas évolué. Or les sciences de l’Homme ont connu de vrais bouleversements, avec la génétique et les nouvelles méthodes de datation, notamment. » – Évelyne Heyer, commissaire scientifique du Musée

 

En 1996, sous la présidence de Jacques Chirac, la décision de créer un « musée des Civilisations  et des Arts premiers » est prise avec pour objectif d’être un espace de découverte culturelle et interdisciplinaire non pas de l’Homme mais de l’Autre. Pour alimenter ses expositions permanentes, le futur musée du Quai Branly se « nourrit » des collections du musée des arts africains et océaniens et de celle du laboratoire d’ethnologie du musée de l’Homme. 300 000 objets et plus de 700 000 photographies quittent les collections du musée de l’Homme. Ce projet nait dans la douleur. La communauté scientifique se divise. Que restera-t-il du musée de l’Homme, si toutefois le musée est conservé ?

« La réalité d’aujourd’hui est différente, les projets de Paul Rivet n’ont plus de sens » – Jean-Claude Moreno, administrateur provisoire du Muséum national d’histoire naturelle (Figaro du 22/11/2001)

L’inauguration du nouvel écrin du Quai Branly en 2006 se fait à grand renfort médiatique. Pourtant la question se pose : reste-il de la science dans cette esthétisation des collections ethnologiques ? L’objet ethnographique ne redevient-il pas un objet d’art, isolé de la vision globale de la civilisation à laquelle il appartient. Le musée apparait comme un anti-musée de l’Homme. Le musée de l’Homme a encore sa place, il ne lui reste plus qu’à mieux la reprendre. Redonner au lieu sa référence scientifique et recréer le lien entre scientifiques et public, voici le projet mobilisateur de « sauvetage » mené par une commission de rénovation composée de scientifiques et de politiques et qui s’intègre dans une volonté gouvernementale de renouer avec le rôle social du musée.

L’Homme réinventé

Discours identitaires et xénophobes, stigmatisation et dévalorisation de l’immigration, le climat social français et européen est compliqué en ce début de 21ème siècle. Les promesses électorales se nourrissent de cette atmosphère tendue. La lutte contre la fabrication d’une identité nationale fondée sur la peur de l’autre redevient un combat scientifique et culturel. Le racisme n’est pas une construction scientifique, le racisme reste une construction sociale, intellectuelle et politique.

 

Le musée de l’Homme tire ses rideaux en 2009 après plusieurs années de réflexion sur sa rénovation. La métamorphose du lieu six ans plus tard est impressionnante. L’espace repensé pour la collection permanente apporte lumière et ouverture. Un rail immense de 19 mètres de long et de 11 mètres de hauteur, portant 91 bustes représentant la diversité humaine, sert de fil conducteur au parcours de l’exposition permanente, parcours repensé en trois axes : « Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ?».
Puis arrive le balcon des sciences avec sa promesse de rencontres et d’actualités de recherche. Chercheurs et scientifiques sont au rendez-vous pour répondre au public, diffuser les nouveaux savoirs et présenter les méthodes de recherches. Là, à cet endroit précis, les liens se renouent. Les sciences de l’humain et le public se retrouvent. C’est une belle révolution.
 
« Je suis certain que Paul Rivet aurait été enchanté d’assister à  cette renaissance et de visiter le nouveau musée de l’Homme. » Yves Coppens, préface « Une belle histoire de l’Homme » aux éditions Flammarion – Sept. 2015
Musée de l’Homme – médiateur en action – Novembre 2015

Sources : 

Serge  Bahuchet. L’homme indigeste – Mort et transfiguration d’un musée  de l’Homme.

 M.-O. Gonseth, J. Hainard, and R.Kaehr. Le musée cannibale, Musée d’ethnographie: Neuchâtel, pp.59-84, 2002

Site internet Musée de l’homme : http://www.museedelhomme.fr/node/2482

Le musée du quai branly – Jessy Bourillon

L’Homme a son musée – de  Laure Cailloce – CNRS Journal novembre 2015

Le musée de l’Homme qui ne voulait pas mourir – Le Figaro

Bernard Sergent, « Du musée de l’Homme au musée du quai Branly : la régression culturelle », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique [En ligne], 101 | 2007, mis en ligne le 01 avril 2010, consulté le 02 janvier 2016. URL : http://chrhc.revues.org/1268

Christian Grataloup,”L’homme (donc le social) a de nouveau son musée.”,

EspacesTemps.net, Dans l’air, 29.10.2015

Jérôme Valluy, « Quelles sont les origines du ministère de l’Identité nationale et de l’Immigration ? », Cultures & Conflits [En ligne], 69 | printemps 2008, mis en ligne le 16 juin 2008, consulté le 03 janvier 2016. URL : http://conflits.revues.org/10293

Ebookle Nouveau musée de l’Homme sous la direction de Jean Pierre Mohen

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